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lundi 18 février 2019

4e séquence : Giono, Un roi sans divertissement. Texte COMPLEMENTAIRE Incipit Michel Butor

Texte 4 : Michel Butor, La Modification (1957), incipit.
Vous avez mis le pied gauche sur la rainure de cuivre, et de votre épaule droite vous essayez en vain de pousser un peu plus le panneau coulissant.
Vous vous introduisez par l'étroite ouverture en vous frottant contre ses bords, puis, votre valise couverte de granuleux cuir sombre couleur d'épaisse bouteille, votre valise assez petite d'homme habitué aux longs voyages, vous l'arrachez par sa poignée collante, avec vos doigts qui se sont échauffés, si peu lourde qu'elle soit, de l'avoir portée jusqu'ici, vous la soulevez et vous sentez vos muscles et vos tendons se dessiner non seulement dans vos phalanges, dans votre paume, votre poignet et votre bras, mais dans votre épaule aussi, dans toute la moitié du dos et dans vos vertèbres depuis votre cou jusqu'aux reins.
Non, ce n'est pas seulement l'heure, à peine matinale, qui est responsable de cette faiblesse inhabituelle, c'est déjà l'âge qui cherche à vous convaincre de sa domination sur votre corps, et pourtant, vous venez seulement d'atteindre les quarante-cinq ans.
Vos yeux sont mal ouverts, comme voilés de fumée légère, vos paupières sensibles et mal lubrifiées, vos tempes crispées, à la peau tendue et comme raidie en plis minces, vos cheveux qui se clairsèment et grisonnent, insensiblement pour autrui mais non pour vous, pour Henriette et pour Cécile, ni même pour les enfants désormais, sont un peu hérissés et tout votre corps à l'intérieur de vos habits qui le gênent, le serrent et lui pèsent, est comme baigné, dans son réveil imparfait, d'une eau agitée et gazeuse pleine d'animalcules en suspension.
Si vous êtes entré dans ce compartiment, c'est que le coin couloir face à la marche à votre gauche est libre, cette place même que vous auriez fait demandé par Marnal comme à l'habitude s'il avait été encore temps de retenir, mais non que vous auriez demandé vous-même par téléphone, car il ne fallait pas que quelqu'un sût chez Scabelli que c'était vers Rome que vous vous échappiez pour ces quelques jours.

samedi 8 avril 2017

Introduction de LA MODIFICATION

Texte 4 Introduction à La Modification
              Michel Butor est un écrivain né en 1926 et mort le 24 août 2016. Il est avec d'autres un des fondateurs du Nouveau Roman. Ce mouvement littéraire refuse le développement de l’intrigue et de la psychologie du roman traditionnel. Il cherche à créer des formes narratives originales, qui reconstituent la complexité du monde en fragmentation. C'est effectivement le cas avec cet incipit qui décrit un homme qui entre dans un compartiment de train. Le personnage se dédouble et s'adresse au lecteur avec un voussoiement énigmatique. En quoi cet incipit est-il déroutant? Nous étudierons dans une première partie les informations apportées par l'incipit et les questions qu'il pose. Nous consacrerons la deuxième partie à l'étude du système énonciatif.




Mouvement : Le Nouveau Roman : Mouvement littéraire des années 1950-60 qui remet en cause et rejette les conventions traditionnelles du genre romanesque en particulier le réalisme, la volonté de signification et la cohérence d’intrigues trop rassurantes. Il se caractérise par déconstruction du récit et une écriture novatrice.

Procédés littéraires remarquables : le narrateur personnage voussoie le lecteur tout au long du roman à moins que ce ne soit un dédoublement, une distanciation du personnage qui s'adresse à lui-même, un peu de la même façon que lorsqu'on raconte une histoire en utilisant le « tu ». De toute façon, nous pouvons parler de double énonciation, comme au théâtre quand le personnage seul sur scène récite son monologue ou lorsqu'il fait un aparté.

vendredi 7 avril 2017

Texte 4 : Michel Butor, La Modification (1957), incipit.

Vous avez mis le pied gauche sur la rainure de cuivre, et de votre épaule droite vous essayez en vain de pousser un peu plus le panneau coulissant.
Vous vous introduisez par l'étroite ouverture en vous frottant contre ses bords, puis, votre valise couverte de granuleux cuir sombre couleur d'épaisse bouteille, votre valise assez petite d'homme habitué aux longs voyages, vous l'arrachez par sa poignée collante, avec vos doigts qui se sont échauffés, si peu lourde qu'elle soit, de l'avoir portée jusqu'ici, vous la soulevez et vous sentez vos muscles et vos tendons se dessiner non seulement dans vos phalanges, dans votre paume, votre poignet et votre bras, mais dans votre épaule aussi, dans toute la moitié du dos et dans vos vertèbres depuis votre cou jusqu'aux reins.
Non, ce n'est pas seulement l'heure, à peine matinale, qui est responsable de cette faiblesse inhabituelle, c'est déjà l'âge qui cherche à vous convaincre de sa domination sur votre corps, et pourtant, vous venez seulement d'atteindre les quarante-cinq ans.
Vos yeux sont mal ouverts, comme voilés de fumée légère, vos paupières sensibles et mal lubrifiées, vos tempes crispées, à la peau tendue et comme raidie en plis minces, vos cheveux qui se clairsèment et grisonnent, insensiblement pour autrui mais non pour vous, pour Henriette et pour Cécile, ni même pour les enfants désormais, sont un peu hérissés et tout votre corps à l'intérieur de vos habits qui le gênent, le serrent et lui pèsent, est comme baigné, dans son réveil imparfait, d'une eau agitée et gazeuse pleine d'animalcules en suspension.
Si vous êtes entré dans ce compartiment, c'est que le coin couloir face à la marche à votre gauche est libre, cette place même que vous auriez fait demandé par Marnal comme à l'habitude s'il avait été encore temps de retenir, mais non que vous auriez demandé vous-même par téléphone, car il ne fallait pas que quelqu'un sût chez Scabelli que c'était vers Rome que vous vous échappiez pour ces quelques jours.