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vendredi 23 février 2018
vendredi 10 novembre 2017
Séquence 5 Le personnage de roman, du XVIIe siècle à nos jours. Oeuvre Intégrale : Maylis de Kérangal, Réparer les vivants, texte complémentaire : Thérèse Raquin
https://drive.google.com/file/d/1dMc3APEgItEDATPeewSQJI4uarbr8CDb/view?usp=sharing
Le
lendemain, comme il entrait à la morgue, il reçut un coup violent
dans la poitrine : en face de lui, sur une dalle, Camille le
regardait, étendu sur le dos, la tête levée, les yeux
entrouverts. Le
meurtrier s’approcha lentement du vitrage, comme attiré, ne
pouvant détacher ses yeux de sa victime. Il ne souffrait pas ;
il éprouvait seulement un grand froid intérieur et de légers
picotements à fleur de peau. Il aurait cru trembler davantage. Il
resta immobile, pendant cinq grandes minutes, perdu dans une
contemplation inconsciente, gravant malgré lui au fond de sa mémoire
toutes les lignes horribles, toutes les couleurs sales du tableau
qu’il avait sous les yeux.
Camille était ignoble. Il avait
séjourné quinze jours dans l’eau. Sa face paraissait
encore ferme et rigide ; les traits s’étaient
conservés, la peau avait seulement pris une
teinte jaunâtre et boueuse. La tête, maigre,
osseuse, légèrement tuméfiée, grimaçait ; elle se
penchait un peu, les cheveux collés aux tempes, les
paupières levées, montrant le globe blafard des
yeux ; les lèvres tordues, tirées vers un des
coins de la bouche, avaient un ricanement atroce ; un
bout de langue noirâtre apparaissait dans
la blancheur des dents. Cette tête, comme tannée
et étirée, en gardant une apparence humaine, était restée
plus effrayante de douleur et d’épouvante. Le corps semblait
un tas de chairs dissoutes ; il avait souffert horriblement. On
sentait que les bras ne tenaient plus ; les
clavicules perçaient la peau des épaules. Sur la
poitrine verdâtre, les côtes faisaient des
bandes noires ; le flanc gauche, crevé,
ouvert, se creusait au milieu de lambeaux d’un rouge
sombre. Tout le torse pourrissait. Les jambes, plus
fermes, s’allongeaient, plaquées de taches immondes. Les
pieds tombaient.
Laurent
regardait Camille. Il n’avait pas encore vu un noyé si
épouvantable. Le cadavre avait, en outre, un air étriqué, une
allure maigre et pauvre ; il se ramassait dans sa pourriture ;
il faisait un tout petit tas. On aurait deviné que c’était
là un employé à douze cents francs, bête et maladif,
que sa mère avait nourri de tisanes.Ce pauvre corps, grandi
entre des couvertures chaudes, grelottait sur la dalle froide.
Quand
Laurent put enfin s’arracher à la curiosité poignante qui le
tenait immobile et béant, il sortit, il se mit à marcher rapidement
sur le quai. Et, tout en marchant, il répétait : « Voilà
ce que j’en ai fait. Il est ignoble. » Il lui semblait qu’une
odeur âcre le suivait, l’odeur que devait exhaler ce corps en
putréfaction.
- Emile Zola, Thérèse Raquin (1867), Chapitre XIII
Séquence 5 Le personnage de roman, du XVIIe siècle à nos jours. Oeuvre Intégrale : Maylis de Kérangal, Réparer les vivants, texte complémentaire : " Le dormeur du val"
https://drive.google.com/file/d/106VdOZSqtfXTrxo5a1500IwguUVRoNL5/view?usp=sharing
C'est un trou de verdure où chante une rivière
Accrochant follement aux herbes des haillons
D'argent ; où le soleil de la montagne fière,
Luit : C'est un petit val qui mousse de rayons.
Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l'herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.
Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.
Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.
- Arthur Rimbaud, « Le dormeur du val », 1870
Séquence 5 Le personnage de roman, du XVIIe siècle à nos jours. Oeuvre Intégrale : Maylis de Kérangal, Réparer les vivants, pages 108 à 110
https://drive.google.com/file/d/1h4gb5G9qzbDFmm8I7vgKm4kDDiCclQRc/view?usp=sharing
Sean
et Marianne n'ont toujours pas fait un mouvement. Accablement,
courage, dignité, Révol n'en sait rien, s'attendait tout autant à
ce qu'ils explosent, passent par-dessus son bureau, envoient valser
ses papelards, renversent ses saletés décoratives, voire le
frappent et l'insultent -salaud, pelle à merde-, il y avait de quoi
devenir cinglé, se cogner la tête contre les murs, hurler sa rage,
au lieu de quoi tout se passait comme si ces deux-là, lentement, se
dissociaient du reste de l'humanité, migraient vers les confins de
la croûte terrestre, quittaient un temps et un territoire pour
amorcer une dérive sidérale.
Comment
pourraient-ils seulement penser la mort de leur enfant quand ce qui
était un pur absolu – la mort, l'absolu le plus pur justement –
s'est reformé, recomposé, en différents états du corps ?
Puisque ce n'était plus ce rythme frappé au cœur de la poitrine
qui attestait la vie – un soldat ôte son casque et se penche pour
poser une oreille sur le thorax de son camarade couché dans la boue
au fond de la tranchée -, ce n'était plus le souffle exhalé par la
bouche qui désignait le vif – un maître nageur ruisselant
effectue un bouche-à-bouche sur une jeune fille à carnation
verdâtre -, mais le cerveau électrifié, activé d'ondes
cérébrales, des ondes bêta de préférence. Comment pourraient-ils
seulement l'envisager, cette mort de Simon, quand sa carnation est
rose encore, et souple, quand sa nuque baigne dans le frais cresson
bleu et qu'il se tient allongé les pieds dans les glaïeuls ?
Révol rameute les figurations de cadavres qu'il sait connaître, et
ce sont toujours des images du Christ, christs en croix aux corps
blêmes, fronts égratignés par la couronne d'épines, pieds et
mains cloués sur des bois noirs et luisants, ou christs déposés,
têtes en arrière et paupière mi-closes, livides, décharnés,
hanches ceintes d'un maigre linceul façon Mantegna, c'est Le
corps du Christ mort dans la tombe d'Holbein
le jeune – un tableau d'un tel réalisme que Dostoïevski mit en
garde les croyants : à le regarder, ils risquaient de perdre la
foi -, ce sont ces rois, ces prélats, ces dictateurs embaumés, ces
cow-boys de cinéma effondrés sur le sable et filmé en gros plan,
il se souvient alors de cette photo du Che, christique justement, et
lui aussi les yeux ouverts, exhibé dans une mise en scène morbide
par la junte bolivienne, mais il ne trouve rien qui soit analogue à
Simon, à ce corps intact, à ce corps qui ne saigne pas, calmement
athlétique, qui ressemble à celui d'un jeune dieu au repos, qui a
l'air de dormir, qui a l'air de vivre.
Combien
de temps sont-ils restés assis de la sorte après l'annonce,
affaissés au bord de leurs chaises, pris dans une expérience
mentale dont leur corps jusque-là n'avait
pas la moindre idée ? Combien de temps leur faudra-t-il pour
venir se placer sous le régime de la mort ? Pour l'heure, ce
qu'ils ressentent ne parvient pas à trouver de traduction possible
mais les foudroie dans un langage qui précède le langage, un
langage impartageable, d'avant les mots et d'avant la grammaire, qui
est peut-être l'autre nom de la douleur, ils ne peuvent s'y
soustraire, ils ne peuvent lui substituer aucune description, ils ne
peuvent en reconstruire aucune image, ils sont à la fois coupés
d'eux-mêmes et coupés du monde qui les entoure.
Maylis
de Kérangal, Réparer
les vivants (2014), pages 108 à 110, de « Sean
et Marianne n'ont toujours pas fait un mouvement. » à « ils
sont à la fois coupés d'eux-mêmes et coupés du monde qui les
entoure. »
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jeudi 9 novembre 2017
Séquence 5 Le personnage de roman, du XVIIe siècle à nos jours. Oeuvre Intégrale : Maylis de Kérangal, Réparer les vivants, Le dénouement
https://drive.google.com/file/d/1nvNfqdwSd2mnoEOvzHoh78kCi-D5Z7Y8/view?usp=sharing
Claire
a-t-elle entendu le chant de Thomas Rémiges dans ses songes
anesthésiques, ce chant de la belle mort ? A-t-elle entendu sa
voix dans la nuit de quatre heures du matin alors qu'elle recevait le
cœur de Simon Limbres ? Elle est placée sous assistance
extracorporelle pendant encore une demi-heure, puis recousue elle
aussi, écarteurs à crémaillère relâchant les tissus pour une
délicate suture de demoiselle, et demeure au bloc sous surveillance,
entourée des écrans noirs où tracent les vagues lumineuses de son
cœur, le temps que son corps récupère, le temps que l'on range la
pièce en démence, le temps que l'on dénombre les ustensiles et les
compresses, et que l'on efface le sang, le temps que l'équipe se
disloque, et que chacun ôte ses vêtements de bloc et se rhabille,
se passe de l'eau sur la figure et se nettoie les mains, puis quitte
l'enceinte de l'hôpital pour aller attraper le premier métro, le
temps qu'Alice reprenne des couleurs et risque un sourire tandis
qu'Harfang lui glisse à l'oreille, alors, petite Harfanguette,
qu'est-ce que tu dis de tout ça ?, le temps que Virgilio relève
sa charlotte et abaisse son masque, se décide à lui proposer
d'aller prendre une bière du côté de Montparnasse, une assiette de
frites, une entrecôte saignante histoire de rester dans l'ambiance,
le temps qu'elle revête son manteau blanc et qu'il en caresse le col
animal, le temps enfin que le sous-bois s'éclaire, que les mousses
bleuissent, que le chardonneret chante et s'achève le grand surf
dans la nuit digitale. Il est cinq heures qurante-neuf.
- Maylis de Kerangal,Réparer les vivants (2014),Le dénouement
mercredi 18 octobre 2017
Séquence 5 Le personnage de roman, du XVIIe siècle à nos jours. Oeuvre Intégrale : Maylis de Kérangal, Réparer les vivants. HOLBEIN, Le christ
Le
Christ mort au tombeau
– Hans Holbein, dit Le Jeune – 1521 – huile sur panneau –
0,3×2 – Kunstmuseum de Bâle
cité page 109 de
Réparer les vivants
dimanche 15 octobre 2017
Séquence 5 Le personnage de roman, du XVIIe siècle à nos jours. Oeuvre Intégrale : Maylis de Kérangal, Réparer les vivants. INCIPIT
Maylis de Kerangal, Réparer les vivants (2014), Incipit
Ce
qu'est le cœur de Simon
Limbres, ce cœur humain, depuis que sa cadence s'est accélérée à
l'instant de sa naissance quand d'autres cœurs au-dehors
accéléraient de même, saluant l'événement, ce qu'est le cœur,
ce qui l'a fait bondir, venir, grossir, valser léger comme une plume
ou peser comme une pierre, ce qui l'a étourdi, ce qui l'a fait
fondre – l'amour ; ce qu'est le cœur de Simon Limbres, ce
qu'il a filtré, enregistré, archivé, boîte noire d'un corps de
vingt ans, personne ne le sait au juste, seule une image en mouvement
créée par ultrason pourrait en renvoyer l'écho, en faire voir la
joie qui dilate et la tristesse qui resserre, seul le tracé papier
d'un électrocardiogramme déroulé depuis le commencement pourrait
en signer la forme, en décrire la dépense et l'effort, l'émotion
qui précipite, l'énergie prodiguée pour comprimer près de cent
mille fois par jour et faire circuler chaque minute jusqu'à cinq
litres de sang, oui, seule cette ligne-là pourrait en donner un
récit, en profiler la vie, vie de flux et de reflux, vie de vannes
et de clapets, vie de pulsations, quand le cœur de Simon
Limbres, ce cœur humain, lui, échappe aux machines, nul ne saurait
prétendre le connaître, et cette nuit-là sans étoiles, alors
qu'il gelait à pierre fendre sur l'estuaire et le pays de Caux,
alors qu'une houle sans reflets roulait le long des falaises, alors
que le plateau continental reculait, dévoilant ses rayures
géologiques, il faisait entendre le rythme régulier d'un organe qui
se repose, d'un muscle qui lentement se recharge – un pouls
probablement inférieur à cinquante battements par minute – quand
l'alarme s'est déclenchée au pied d'un lit étroit, l'écho d'un
sonar inscrivant en bâtonnets luminescents sur l'écran tactile les
chiffres 05:50, et quand soudain tout s'est emballé.
vendredi 13 octobre 2017
Séquence 5 : Le personnage de roman, du XVIIe siècle à nos jours. Oeuvre Intégrale : Maylis de Kérangal, Réparer les vivants (2014)
Séquence 5 Oeuvre Intégrale : Maylis de Kérangal,
Réparer les vivants (2014)
Séquence
V / Œuvre intégrale
« Absentes
adsunt » Victor Hugo
|
|
| Objet d'étude |
Le
personnage de roman, du XVIIe siècle à nos jours
|
| Problématique |
Comment
les écrivains s'interrogent-ils sur la part de l'humain dans
l'homme ?
Comment
la mort est-elle représentée dans la littérature ?
|
| Objectifs de connaissances | La construction des personnages |
| Lectures analytiques |
1)
Incipit : "Ce qu'est le cœur de Simon (...) quand soudain
tout s'est emballé" pages 11 à 12.
2)
de " Sean et Marianne n'ont toujours pas fait un mouvement. "
à "coupés du monde qui les entoure." pages 108 à 110
3)
Dénouement : "Claire a-t-elle entendu le chant de Thomas"
à la fin, pages 298 à 299.
|
| Textes complémentaires |
Rimbaud,
"Le Dormeur du Val" (1870)
Zola, Thérèse
Raquin, chapitre XIII (1867)
Chateaubriand ,
« La mort d'Atala » (1801)Émile Zola, Nana (1880) |
| Iconographie | |
| Activités de classe |
Mémorisation
du "Dormeur du Val"
Titrer
les vingt-huit chapitres de
Réparer
les vivants
Rôle
des noms propres
Corpus :
La Princesse de Clèves, Les Misérables, La Mort dans l'âme |
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