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mercredi 31 janvier 2018

Médée : les raisons de l'infanticide

EURIPIDE :

Autrement dit, l’infanticide, chez Euripide, s’explique moins par la nature de Médée que par sa situation : « … si l’on bafoue ses droits, les droits de son lit, une femme est capable de se changer en bête féroce » (v. 265-266). Certes elle est passionnée à l’extrême et orgueilleuse, mais elle n’a pas le goût de la destruction de son homologue sénéquéenne. Jason, le premier, a nié les liens qui l’unissaient à Médée et qui seuls donnaient à Médée une existence sociale et affective ; Médée réplique en niant à son tour, par le sang versé, ce qui aurait dû l’unir à Jason. Ainsi les meurtres d’Absyrtos et de Pélias, dont elle se repent, semblent avoir été commis dans une autre vie et cette donnée mythique, ainsi que le final de la pièce (où Médée s’envole, avec les cadavres
de ses fils, dans un char éblouissant prêté par le Soleil) se raccordent tant bien que mal à cette
figure si humaine et si peu monstrueuse. […]

SENEQUE :


Ivre de sang et de vengeance, elle est décrite comme une Ménade sanglante. Le lien entre le
fratricide et l’infanticide est nettement plus marqué.
- Le meurtre des enfants a lieu sur scène, suprême audace de Sénèque qui ne tient pas compte des préceptes de bienséance formulés par Horace dans son Art poétique !

Pierre CORNEILLE


Il a forcé les effets, recherché le spectaculaire : il montre Médée dans une grotte en train d’accomplir ses sortilèges. L’agonie de Créon et de Créuse a lieu sur la scène,et Jason se tue de désespoir, après le meurtre de ses enfants.

THOMAS  CORNEILLE ET CHARPENTIER


Lorsque Jason veut se venger de Médée, il apprend le meurtre de ses fils et la voit s’envoler sur son dragon. Des Démons surgissent de tous côtés, mettent le feu au palais, qui s’effondre.

JEAN ANOUILH


Jason, lui, semble effrayé par la violence et la sensualité débordante de Médée : pour qu’elle l’émeuve, il faut qu’il l’imagine comme une « petite-fille », endormie un soir à table sur son épaule, ou comme son seul compagnon de route, une fois que les Argonautes l’ont, l’un après l’autre, quitté, sachant qu’il ne les mènerait plus vers aucun exploit. La contradiction de Jason est donc que, sans Médée, il ne serait jamais devenu le ravisseur de la Toison d’or, mais qu’avec elle il ne peut être un chef et un héros. C’est pourquoi, lorsque Médée s’est suicidée, à la fin de la pièce, après le meurtre de ses enfants, le rideau tombe sur les appels à l’ordre de Jason, qui peut enfin

prétendre régner.

mardi 16 janvier 2018

Séquence : Les réécritures du XVIIe siècle à nos jours. Les dénouements de Médée : Christa Wolf, Médée : Voix (1997)

 Christa Wolf, Médée : Voix (1997)

Christa Wolf fait entendre les voix de plusieurs personnages qui racontent chacun une histoire de Médée. Victime des hommes au pouvoir à Corinthe, des rumeurs criminelles qu'ils colportent sur elle, Médée, l'étrangère est contrainte à l'exil. Ayant appris la lapidation de ses enfants après son départ, elle s'exprime une dernière fois pour tirer les leçons de l'Histoire.


[...] Les dieux veulent-ils m'obliger à croire à nouveaux en eux ? Cela me fait rire. Je suis au-dessus d'eux maintenant. Ils ont beau tâter mon corps de leurs organes cruels, ils ne trouveront sur moi aucune trace d'espoir ou de crainte. Rien, rien. L'amour est brisé. La douleur a cessé elle-aussi. Je suis libre. Sans aucun désir j'écoute en moi le vide qui m'envahit totalement.
            Et les Corinthiens n'en ont pas fini avec moi. Qu'est-ce qu'ils racontent ? Que c'est moi, Médée qui ai tué mes enfants. Que j'ai voulu me venger de l'infidèle Jason. Qui peut donc le croire, ai-je demandé. Arinna (1) dit : tout le monde. Même Jason ? Lui n'a plus rien à dire. Mais les Colchidiens ? Ils sont tous morts, sauf les femmes dans les montagnes, mais elles sont revenues à l'état sauvage.
             Arinna dit que lorsque sept ans se furent écoulés après la mort de mes enfants les Corinthiens ont choisi sept garçons et sept filles de familles nobles. Ils leur ont rasé la tête. Les ont envoyés dans le temple d'Héra où ils doivent rester une année entière en mémoire de mes enfants morts. Et tous les sept ans on recommencera. 
     Voilà. C'est ce qu'ils veulent. Que pour les générations futures je demeure celle qui a tué ses enfants. Mais qu'est-ce que se sera, comparé aux horreurs qu'ils auront connues entre-temps. Cela nous ne l'apprendrons jamais.
       Que me reste-t-il à faire ? A les maudire. malédiction sur vous tous. Et particulièrement sur vous : Akamas(2). Créon. Agaméda(3). Presbon(4). Que votre vie soit atroce et votre mort misérable. Que vos hurlements montent vers le ciel sans l'émouvoir. Moi, Médée, je vous maudis. 
       Où vais-je aller. Y a-t-il un monde, une époque où j'aurais ma place ? Personne , ici, à qui le demander. Voilà ma réponse.

                                                                                 traduction Alain lance et Renate Lance-Otterbein

L'auteur : Christa Wolf née en 1929 est une écrivaine reconnue de la République démocratique allemande. Profondément marquée par le nazisme et ses horreurs, elle place au centre de son oeuvre des femmes confrontées à l'Histoire et aux valeurs masculines. Dans ce roman, Médée est une idéaliste qui fait face à des êtres corrompus, avides de pouvoir, dans une Corinthe prête à croire à tous les mensonges.

(1) Arinna est la fille d'une Colchidienne, soeur de lait et compagne de Médée
(2) Akamas est le premier astronome du roi Créon. Il est responsable des rumeurs qui courent sur les crimes imputés à Médée. 
(3) Agaméda est une Colchidienne qui bien qu'élève de Médée, l'a trahie.
(4) Presbon est un Colchidien, amant d'Agaméda; ils ont fait courir le bruit que Médée avait tué son frère Absyrtos en Colchide.

Séquence : Les réécritures du XVIIe siècle à nos jours. Les dénouements de Médée Jean-René LEMOINE, Médée, poème enragé (2013)


Ensevelissez-moi ! Où irai-je maintenant, qui voudra de moi ? Qui voudra de l’infanticide amoureuse? J’ai brûlé mes vaisseaux. J’ai oublié comme finissait le poème, si je me suis enfuie sur un char tiré par des chevaux ailés, comme on le raconta un jour, si j’ai couché avec Egée, prince d’Athènes, mon ravisseur, comme on le raconta, si je lui ai donné un fils, mensonges, légendes, oui, légendes, mais, tout cela n’a plus d’importance, car mon destin est d’être parmi ceux qui agonisent, je veux être de ce côté-là du monde, à l’Orient de vos terres, ma patrie est - l’adversité. Le jour, je marche dans la poussière, dans les paysages de craie. La nuit, je dors derrière les talus, comme un cadavre. Les pèlerins me font l’aumône. Je m’assieds sur une pierre pour voir passer les caravanes. Soupirs, brouhaha de langues mystérieuses. Des femmes aux yeux d’or entonnent des chants aigus, mais dès qu’elles m’aperçoivent, du haut de leurs montures, elles s’interrompent, rabattant brusquement leur voile sur leur bouche. Car elles savent. Elles savent, en me voyant. La caravane disparaît dans le sable. Mirage. Guerriers bleus. Iseult, Brunhilde, Penthésilée ! J’attends, ivre, sur la pierre. Mes enfants sont en terre ennemie, j’entends le tremblement des villes, Jason hurle mon nom en se jetant du haut de la tour, la tour s’écroule comme une motte de beurre, l’avion s’empale dans le miroir pulvérisé des vitres - muori dannato ! - mausolée de ferraille, stupeur, cris d’enfants soufflés dans la déflagration, Créüse en flammes courant à la vitesse de la lumière dans le quadrillage illimité de la ville, Jason englouti par les vapeurs, noyé dans la boue, ses yeux transpercés crachaient le sang comme des geysers. Où ramasser les morceaux de son corps ? Où trouver l’eau pour le laver, le linceul pour envelopper ses membres, les aromates ? Lui dire combien je l’ai aimé. Déposer son corps fracassé à côté des restes de mon frère sur un bûcher de cèdres - Dio mio, che orrore ! - et disperser leurs cendres dans quatre directions. Mon père seul sur le pont, le doigt tendu vers moi. Je ne suis pas coupable. Je ne suis pas coupable. Or gli perdono ! Vivre est mon châtiment.

Séquence : Les réécritures du XVIIe siècle à nos jours. Les dénouements de Médée : Max Rouquette, Médée (2003)

 Max Rouquette, Médée (2003)


Max Rouquette, Médée (2003)
Scène 21
Entrent Jason et les miliciens.
Jason : Voici la sorcière aux mains rouges. Saisissez-là ! Que s'arrête ici le fleuve de sang.
Les miliciens bondissent.
Médée , soudain dressée devant la couverture rouge, Rappelle tes chiens si tu veux les revoir !
Jason, aux miliciens : un instant !...(À Médée) Qu'as-tu fait ?...En fallait-il tant encore ?… Quand la vie des enfants abordait à la paix…
Médée : J'ai donné la paix à Créuse, j'ai donné la paix à Créon. J'ai eu le souci de leur donner la soif de l'immortalité.
Au royaume des ombres ils sont descendus tandis que flambe le palais.
Te voici Roi. Seul, à tout jamais.
Jason : Donne-moi les enfants.
Médée : Tu n'en auras plus d'autres.
Jason : Ils seront rois.
Médée : Tu n'as plus qu'eux à aimer.
Jason : Je te le promets : ils seront Rois comme ton père et le leur.
Médée : Je suis heureuse. Et pourtant tout n'est pas fini.
Jason : Rends-moi les enfants pour en faire des Rois.
Médée : Pour être Rois où ils seront, ils n'auront besoin de personne.
Jason, bondissant : Tu ne le feras pas !…
Médée : Ne bouge pas !…
Jason : Oui, bien, achève sur moi ta vengeance ! Tu peux me frapper !…
Médée : Mieux me plaît que tu vives. La mort est une paix trop douce à côté de ce que je te destine.
            Bienheureuse Créuse, bienheureux Créon, qui ne savent plus ce qu'est vivre. Les autres sont morts. Ceux du grand voyage de l'amour. Mais toi tu vivras, toi, le plus criminel. De ses yeux, Médée berce les gouffres du temps.
Tu vivras, tu deviendras vieux, très vieux, car la plus grande peine est de vivre, une fois passée la vraie vie.
            Comme un chien malade, pelé, galeux, repoussé par tous, inconnu de tous, supporté comme un mal sacré ; comme une malédiction dont le motif est oublié. Plus perdu entre les hommes qu'un rocher dans toute la mer.
Relique de temps révolus. En tout étrangère à son royaume, tant par l'âge que par l'origine : la seule chance qui te reste de te faire prendre pour un dieu.
              Tu ne sera plus là que pour attendre.
Comme vit un mort avant qu'on ne l'allonge parmi les morts éternels.
Comme de milliers de morts qui se croient encore vivants parce qu'au regard du soleil-dieu, ils traînent encore leur ombre. Seul. Seul. De tes fils , il ne te restera que l'absence. Une douleur, un regret. Vois comme je t'aime : je te laisse quelqu'un sur qui pleurer. Leur souvenir sera le seul compagnon de ta solitude : une sorte de pain amer, inépuisable et moisi …
Jason : Finissons ! Je te laisse partir. Mais rends-moi les enfants.
Milicien : Elle va s'enfuir avec les enfants.
Médée se dresse comme un serpent, devant la couverture rouge, le bras tendu.
Médée : Lâche tes chiens ! Appelle la ville entière ! Pour autant que tu ouvres les yeux, ils ne seront jamais assez grands ouverts. Tu veux les enfants ?...Je te les laisse !...Prends-les !… Les voici !..
Elle écarte brusquement la couverture rouge et montre les corps des enfants étendus l'un sur l'autre.
Fais-en des Rois !…
Adieu Jason ! Je te laisse, en présent, le baiser de Créuse : jusqu'à plus de cent ans, puisse ta bouche en conserver le goût de cendre.
Adieu ! Elle passe derrière la couverture retombée.


Séquence : Les réécritures du XVIIe siècle à nos jours. Les dénouements de Médée : Jean Anouilh, Médée (1946)

Jean Anouilh, Médée (1946)


Médée vit avec la nourrice dans une roulotte, à l'écart de Corinthe. Lorsqu'elle apprend son exil par Créon, et son rejet par Jason, elle décide d'être elle-même, de céder à la folie meurtrière.

[…] Des flammes ont jailli de partout, elles entourent la roulotte. Jason entre rapidement à la tête des hommes armés.

JASON : Éteignez ce feu ! Saisissez-vous d'elle !
MEDEE, paraît à la fenêtre de la roulotte et crie : N'approche pas Jason ! Interdis-leur de faire un pas !
JASON, s'arrête : Où sont les enfants ?
MEDEE : Demande-le toi une seconde encore que je regarde bien tes yeux.
Elle lui crie.
Ils sont morts, Jason ! Ils sont morts, égorgés tous les deux, et avant que tu aies pu faire un pas, ce même fer va me frapper. Désormais j'ai recouvré mon sceptre, mon frère, mon père et la toison du bélier d'or est rendue à la Colchide : j'ai retrouvé ma patrie et la virginité que tu m'avais ravies ! Je suis Médée, enfin, pour toujours ! Regarde-moi avant de rester seul dans ce monde raisonnable, regarde-moi bien Jason ! Je t'ai touché avec ces deux mains-là, je les ai posées sur ton front brûlant pour qu'elles soient fraîches et d'autres fois brûlantes sur ta peau. Je t'ai fait pleurer, je t'ai fait aimer. Regarde-les, ton petit frère et ta femme, c'est moi. C'est moi ! C'est l'horrible Médée ! Et essaie maintenant de l'oublier !
Elle se frappe et s'écroule dans les flammes qui redoublent et enveloppent la roulotte. Jason arrête d'un geste les hommes qui allaient bondir et dit simplement.
JASON : Oui, je t'oublierai. Oui, je vivrai et malgré la trace sanglante de ton passage à côté de moi, je referai demain avec patience mon pauvre échafaudage d'homme sous l'oeil indifférent des dieux.
Il se tourne vers les hommes.
Qu'un de vous garde autour du feu jusqu'à qu'il n'y ait plus que des cendres, jusqu'à ce que le dernier os de Médée soit brûlé. Venez, vous autres. Retournons au palais. Il faut vivre maintenant, assurer l'ordre, donner des lois à Corinthe et rebâtir sans illusions un monde à notre mesure pour y attendre de mourir.
Il est sorti avec les hommes sauf un qui se fait une chique et prend morosement la garde devant le brasier. La nourrice entre et vient timidement s'accroupir près de lui dans le petit jour qui se lève.
LA NOURRICE : On n'avait plus le temps de m'écouter, moi. J'avais pourtant quelque chose à dire. Après la nuit vient le matin et il y a le café à faire, puis les lits. Et quand on a balayé, on a un petit moment tranquille au soleil avant d'éplucher les légumes. C'est alors que c'est bon, si on a pu grappiner quelques sous, la petite goutte chaude au creux du ventre. Après on mange la soupe et on nettoie les plats. L'après-midi, c'est le linge ou les cuivres et on bavarde un peu avec les voisines et le souper arrive tout doucement … Alors on se couche et on dort.
LE GARDE, après un temps : Il va faire beau aujourd'hui
LA NOURRICE : ça sera une bonne année. Il y aura du soleil et du vin. Et la moisson ?
LE GARDE : on a fauché la semaine dernière. On va rentrer demain ou après-demain si le temps se maintient.
LA NOURRICE : la récolte sera bonne par chez vous ?
LE GARDE : Faut pas se plaindre. Il y aura encore du pain pour tout le monde cette année-ci.
Le rideau est tombé pendant qu'ils parlaient.

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Contexte : 
Dans les années 1930, de nombreux auteurs ont vu dans la reprise des mythes antiques la possibilité de les renouveler, et d'interroger les lecteurs. La Seconde Guerre mondiale, l'occupation et les horreurs qui l'ont accompagnée, ont remis en cause les valeurs qui ont fondé l'humanisme mais elles ont aussi souligné le tragique et l'absurdité de la condition humaine. En reprenant les personnages mythiques d'Antigone et de Médée, dans ses pièces, Jean Anouilh confronte ses héroïnes à un monde en perte de valeurs.
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Séquence : Les réécritures du XVIIe siècle à nos jours. Les dénouements de Médée : Laurent Gaudé, Médée Kali

Médée a tué ses enfants. Ne supportant pas l'idée que ses fils reposent en terre grecque, elle revient sur leur tombeau ; elle évoque ici le moment où elle a commis le double meurtre.
Scène III
[…] Je vous regarde comme une mère regarde ses enfants.
Je vous souris.
Je cherche de la main le couteau que j'ai aiguisé le matin.
Je vous prends alors dans mes bras,
Fort,
Comme nous le faisons parfois pour jouer.
Je serre
Et vous riez de cette étreinte, vous riez d'asphyxie.
Je serre encore.
Je glisse doucement le couteau sur la gorge du premier,
Et le sang coule, noir et épais, le long de ma main.
Le sang coule.
L'un de vous rit encore, je crois, à moins que ce ne soit moi.
Je vous tiens serrés.
Vous ne comprenez pas encore mais la peur vous saisit.
Vous voulez partir,
Vous voulez courir,
Je vous tiens contre moi.
Le deuxième d'entre vous, je lui sectionne le jarret,
Vos sangs se mêlent sur moi.
Il faut de la force pour vous empêcher de bouger.
Il faut de la force
Et j'en ai.
Vous êtes pâles maintenant,
Vous vous débattez moins vigoureusement.
Je sens les corps qui s'abandonnent,
Qui deviennent plus lourds au fond des bras.
J'ai les mains rouges
Et je vous embrasse doucement.
Je fais glisser mes lèvres sur vos plaies,
Le sang est tiède et me coule entre les dents.
Je ne veux pas que vous ayez mal.
Vous sentez la langue de votre mère qui vous lèche la vie.
Je suis une chienne.
Vous ne bougez plus.
Mon visage est couvert de sang.
Je vous bois, je vous enlace, je vous lèche doucement.
Je ne tremble pas,
Je vous aime,
Mes enfants,
Je vous aime et vous tiens fermement.
Vous êtes lourds maintenant et inertes.
Le sang continue à couler.
Il y a tant de sang en vous.
Mes enfants,
Vous n'êtes plus,
Mes enfants.



Ils vous ont enterrés comme des Grecs,
Avec la vanité du marbre.
C'est pour cela que je reviens.
Je veux vous extraire de la terre froide de votre père
Et vous confier aux flammes du bûcher.
Votre mère est là,
La chienne,
L'étrangère.
Je vous aime.
Tout doit disparaître.
Les ossements, les stèles,
Tout doit disparaître.
Je veux que Jason pleure sur un tombeau vide.
Mes enfants,
Je suis enragée.
Le châtiment n'est pas encore complet.
Je ne vous laisserai pas dans cette terre.
Je ne vous laisserai pas si près de votre père. 


Séquence : Les réécritures du XVIIe siècle à nos jours. Les dénouements de Médée : Mamma Medea, Tom Lanoye, 2011

II À l’étranger / À la maison
Acte III - scène 3

Dans la maison. Médée et la Femme de ménage.

LA FEMME DE MÉNAGE. Madame, vous désirez une petite tasse de thé ? (Médée hausse les épaules.) Alors seulement un petit gâteau ? (Médée fait non de la tête.) Je ne veux pas m'en mêler, Madame... mais est-ce que c'est bien raisonnable de prendre tout le monde à contre-poil ? Vous n'y gagnez rien. De toute façon, ils auront le dernier mot.

Créuse entre, vêtue à la mode. La Femme de ménage, effrayée, sort.

CRÉUSE. Donnez-moi une chance. Non, ne tournez pas la tête. S'il vous plaît. Ce n'est pas facile pour moi non plus. Tout le monde me l’a déconseillé. Père me l'a défendu. Il a peur que vous ne me fassiez quelque chose. Mais je ne peux pas croire que vous soyez comme ça. Quoi que les gens puissent raconter. Parlons, Médée. Je n’ai rien contre vous. C'est juste que ça me fend le cœur de vous faire du mal. Je peux imaginer comment vous vous sentez. Et qu'est-ce que vous ne devez pas penser de moi ? C'est votre droit. A votre place, je ferais exactement la même chose. Mais les choses sont ce qu'elles sont. Je me suis défendue longtemps. Jason aussi, vrai. Nous trouvions que ce n'était pas possible. Nous nous évitions. Vrai. Pendant des mois. Mais notre amour était trop fort. Jason est tellement charmant, non ? C’est pour lui que je suis ici. Revenez sur votre décision. Ça le tue. Et moi aussi, ça m’émeut. Nous ne voulons pas vous laisser tomber. Et les enfants non plus. Ils sont tellement adorables. Ne faites pas d’eux des victimes. Je m'entends si bien avec eux. Et eux avec moi. Ils sont super, ces petits. Et ils lui ressemblent tellement, pas vrai ? Ils sont tout pour lui, ils sont ce qu'il aime le plus monde. Même plus que moi. Mais vous aussi, il vous porte encore dans son cœur. Ne vous y trompez pas. Quand il parle de vous, c’est avec un tel enthousiasme. De tout ce que vous avez fait pour lui. Je suis si envieuse de ne pas l'avoir connu quand il était jeune. Et quand il raconte comment tout a échoué, il se laisse souvent aller à pleurer dans mes bras. Vous représentez tellement de choses pour lui, Médée. Soyez raisonnable, restez. J'irai parler à mon père. Si je le lui demande, il annulera l'expulsion. Il ne peut rien me refuser. Dites oui.

MÉDÉE.
Tiens donc? Il parle de moi ! Il vous a raconté,
Entre vos bras ou pas, comment nous avons tué
Le roi de Iolkos, ensemble ? C’est sur mon conseil que
Ses filles lui ont fait subir une cure de rajeunissement
Drastique : elles ont coupé leur papa en morceaux
Et puis elles l'ont cuit longuement à l’étouffée.
Il vous a raconté, quand vous étiez couchés
Ou au petit-déjeuner, comment nous avons fait
Pour expier la mort de mon pauvre jeune frère ?
En dévorant tout chauds et son sang et sa chair.

CRÉUSE. Je vous ai blessée. Je le regrette.

MÉDÉE.
Je me suis révoltée contre mon propre père
Et donc je l’ai perdu pour l'amour de Jason.
Vous, vous flattez le vôtre dans le sens du poil
En prime vous recevez le mari de votre rivale.

CRÉUSE. Ils avaient raison, je n'aurais pas dû venir.

MÉDÉE.
Vous restez ! J'ai bien dû supporter vos discours,
Ayez maintenant le courage de m'écouter aussi.
Où trouvez-vous le culot de venir ici me chanter
Votre nouveau bonheur, qui est mon malheur à moi ?
C'est de la bêtise ou c'est de la cruauté
De me féliciter dans ma propre maison,
Pour la déchéance que vous me faites subir ?
(Elle pleure.)
Pourquoi dois-je payer deux fois par ma souffrance ?
Une fois la vérité, une fois vos manigances ?

CRÉUSE. Je n'avais pas voulu dire ça. Je regrette.

Elle prend Médée dans ses bras.

MÉDÉE.
Aucune gueule d'homme ou bête n'était prédestinée
A me mordre aussi fort que faisait sa bouche à lui.
Quand j'étais dans ses bras, soit la nuit soit le jour,
Je perdais toute raison, j’imaginais toujours
Que l'univers entier, irrémédiablement,
Avait décidé de me déchirer doucement.

CRÉUSE. Oui, c'est ça.

MÉDÉE.
Créuse…
Regardez-nous un peu,
Toutes les deux, là, ensemble !
(Elle sourit.)
Vous auriez pu être l'amie
Que je n’ai jamais trouvée
Dans ce pays étranger.

CRÉUSE (sourit). C’est vrai.

MÉDEE.
Et qu'est-ce qui nous sépare ? Les années ? La beauté ?

CRÉUSE. Les choses sont ainsi, il n'y a souvent rien à y faire

MÉDÉE.
Non. Non.
Dès qu'il a au menton le premier poil de barbe,
Chaque homme, qu'il soit barbare ou bien civilisé,
Devient sitôt l'esclave de ses reins en chaleur.
Nulle bête, pas même un âne, ne trottine comme lui
Avec un tel plaisir derrière sa propre carotte.
Il trouve pour ce petit trot ridicule et grotesque
Les mots les plus ronflants, des combles de burlesque,
Et il y croit, le bougre, avant, pendant, après,
A ces nobles motifs d'agiter son panais.

CRÉUSE (rit). Oui ! Si vous saviez ce que mon premier petit ami m’a raconté comme salades ! Incroyable ! Ah, les hommes !

MÉDÉE (rit).
Une fois, ce qui le pousse, c'est le sens du devoir,
Et le lendemain, il veut vivre pleinement sa vie.
Ou alors tout à coup voilà qu'il prend conscience
Que la vie est fragile et, pour conjurer ça,
Il faut absolument qu'il se roule dans les foins
Avec une petite pute. Il a pour ça des noms :
"Accorder de l’attention"…
Ou "considération" Ou bien "philosophie".

CRÉUSE. "Sacrifice."

MÉDÉE.
"Amitié. "

CRÉUSE. "Consolation."

MÉDÉE.
"Philanthropie."
Mais jamais de la vie, même s'il est chaud bouillant,
Il n'emploie le mot propre pour sa queue, sa quéquette,
Car l'homme par sa nature est avant tout poète.

CRÉUSE. Tout de même, vous êtes une femme pas ordinaire.

MÉDÉE.
Vous aussi, car si jeune vous me comprenez déjà.

CRÉUSE. Continuez.

MÉDÉE.
Et s'il est contrarié, s'il en a plein les bottes ?
Voilà qu'il se met en rote, il soulage son cœur,
Qui doit être soulagé bien plus qu'un intestin.
Mais si elle a le malheur d'une fois le critiquer,
Il lui lance à la tiesse qu'elle n'est rien qu'une vieille biesse
Et qu'elle vit bien à s’n aise ent’ cuisine et lessive,
Tandis que lui, le malheureux, a un boulot "dangereux",
Imaginez, ma chère, il faut qu’il fasse la guerre !
Le pauvre chéri !
Je préfère risquer ma vie
Ou bien aller dix fois au front devant l’ennemi
Que de lui donner encore une seule fois un fils !
Si c’était un métier d’homme que de faire des enfants,
Oufti ! la race humaine serait éteinte dans cent ans.

CRÉUSE. Comme vous jouez avec les mots. Et cette langue que vous parlez, c'est savoureux. J’aimerais bien parle comme ça.

MÉDÉE.
Mais attendez un peu, je n’en ai pas fini.
Qu'est-ce que la race des femmes peut opposer à ça ?
Le sexe faible ? L’espèce inférieure ?

CREUSE. Sais pas

MÉDÉE.
La femme n'a pas besoin de mots pour exister.
La lune se trouve en elle. Le soleil et la mer.
Elle est le monde entier en petit. (Elle se détache de Créuse.) Mais
Surtout,
Il y a une chose qu'elle n’est jamais : interchangeable.
Qui la rejette, elle ou les fruits de son ventre,
Offense et foule les lois éternelles,
Il le paiera par les douleurs les plus cruelles.

Un silence.

CRÉUSE. De nouveau une de vos menaces ?

MÉDÉE.
Ma chérie, je n'ai aucun besoin de vous menacer.
Car votre torture viendra d'elle-même dans pas longtemps.
Quand il sera entre vos bras, bêlant et caressant,
Vous saurez bien que chacune des phrases qu'il vous dira
Aura déjà servi pour aider une autre.
Les câlins qu'il prétend réserver à vous seule,
Ils sont appris de femmes qu'il veut que vous ignoriez.
Chaque fois qu'une beauté passe devant ses yeux,
Suivez donc son regard, devina son désir.
Quoi qu'il fasse avec vous, il l'a déjà fait ailleurs :
Embobiner une femme et ensuite la repousser !
Et vous pensez faire mieux que toutes celles d'avant vous ?

CRÉUSE. Je suis venue en paix. Je ne cherche pas les embrouilles.

MÉDÉE.
Moi au moins j'ai reçu un vrai homme en pleine forme,
Vous en avez maintenant la version épuisée.
Et pourtant c'est encore lui qui va rester juge,
Son verdict peut tomber à n'importe quel moment :
Une ride, une fatigue, un tout petit défaut,
Et même sans ça, l'usure déjà c'est suffisant !
La plus charmante beauté, vue un peu trop souvent,
Est envoyée au diable par le meilleur amant.

CRÉUSE. Cessez ! Je ne m'humilierai pas une seconde fois !

MÉDÉE.
Vos enfants - pour autant qu'il réussisse encore
A procréer quelque chose, du moins s’il vous honore –
Auront pour paternel un petit vieillard usé.
Mais lui, qu'est-ce qu'il reçoit, en plus de votre jeunesse ?
La couronne ! La dot magnifique d’une fille unique !
Et la plus grande menace, elle est là devant vous :
Faites le compte de tout ce que Jason m'a fait subir –
Voyez combien ça dure, son amour, son désir !

CRÉUSE. Mon Dieu, ce n'est même pas vrai, tout ce qu'on raconte de vous. Je m’étais attendue à voir une sorcière imprévisible. Et qu'est-ce que je trouve ? Une harengère fatiguée et larmoyante. Vous n'êtes pas dangereuse, vous avez besoin d'aide, ça ne va pas dans votre tête. Comment ce pauvre Jason a-t-il tenu aussi longtemps avec vous ? Cet homme est un saint. Vous n'avez plus rien à faire ici. Plus vite vous aurez quitté ce pays, mieux ça vaudra pour tout le monde. Mais ce serait irresponsable de vous laisser la garde de ces deux enfants. Ce seraient eux les victimes ? Ah non je ne le permettrai pas. Je vais demander à père d'attribuer leur garde à Jason. Et il ne me refusera rien. Salut.

MÉDÉE.
Mon mari, ma maison, mon honneur, mes enfants,
Et que veut-elle encore ? Peut-être bien mon corps ?
Pour pouvoir m'écorcher et s'en faire un manteau ?
(Elle crie.)
Une femme peut pas voler des enfants à leur mère !
(Pour elle-même.)
Je préférerais les tuer et me tuer en même temps.
Ah mais non ! C’est alors qu'ils seraient tous trop contents
Je les vois rire d'ici, ces salauds hypocrites !
Délivrés par moi-même de tous leurs petits problèmes !
Jamais !
Je les massacre tous et c'est moi qui vais rire !
Ou alors non.
Tout ce qui est encore en vie est capable de souffrir,
Donc, par le dieu Soleil, mon mari reste en vie !
Il reste encore une chose : comment je vais m'échapper
Après ce que j’ai à faire. Je ne veux pas qu'on me prenne
Et que je reste à jamais la cible de leur haine.

Elle sort.


Mamma Medea, Tom Lanoye, 2011

mercredi 27 décembre 2017

Séquence : Les réécritures du XVIIe siècle à nos jours. Les dénouements de Médée : Charpentier & Thomas Corneille


Thomas Corneille pour le texte, Marc Antoine Charpentier pour la musique, Médée, 4 décembre 1693 à Paris,


Acte cinquième, Scène huitième Médée, Jason.


MÉDÉE (en l'air sur un dragon)

C'est peu, pour contenter la douleur qui te presse,
d'avoir à venger la princesse;
venge encor tes enfants; ce funeste poignard
les a ravis à ta tendresse.

JASON
Ah barbare !

MÉDÉE
Infidèle ! après ta trahison,
ai-je dû voir mes fils dans les fils de Jason ?

JASON
Ne crois pas échapper au transport qui m'anime,
pour te punir j'irai jusqu'aux enfers.

MÉDÉE
Ton désespoir choisit mal sa victime.
Que pourra-t­-il, puisque les airs
sont pour moi des chemins ouverts ?

JASON
Ah, le ciel qui toujours protégea l'innocence…

MÉDÉE
Adieu Jason, j'ai rempli ma vengeance.
Voyant Corinthe en feu, ses palais embrasés,
pleure à jamais les maux que ta flamme a causés.


Médée fend les airs sur son dragon, et en même temps les statues et
autres ornements du palais se brisent. On voit sortir des Démons de tous côtés, qui ayant des feux à la main embrasent ce même palais.  Ces Démons disparaissent, une nuit se forme, et cet édifice ne paraît plus que ruine et monstres, après quoi il tombe en pluie de feu. 


_________________________________________________


"Mon mal est sans remède"

Texte complémentaire : Charpentier & Thomas Corneille 
« Médée attire si bien de son côté toute la faveur de l'auditoire qu'on excuse sa vengeance après l'indigne traitement reçu de Créon et de son mari et qu'on a plus de compassion du désespoir où ils l'ont réduite que de tout ce qu'elle leur fait souffrir ».

La moralité du mythe

              Malgré tout, qu’importe la version du mythe – que ce soit Euripide au Vème siècle av. J.-C., Charpentier au XVIIème siècle ou Reimann au XXIème siècle –, car en tant que spectateurs, nous acceptons son caractère tel qu’il est et sommes peu enclins à condamner ses crimes. Médée est au-dessus des mortels, et toute tentative de moraliser ses actes est vouée à l’échec. Dans la France du XVIIème siècle, on essaya de condamner l’histoire comme immorale. Le fait qu’elle quitte la scène impunie était considéré comme honteux. Mais le mythe était déjà plus fort que la morale. Pierre et Thomas Corneille se sont inspirés d’une source légèrement plus récente : la pièce Médée de Sénèque, qui change fondamentalement le mythe en confiant les enfants à Jason, et donc à Créuse et à Créon. L’histoire quitte le mythe et devient tragédie humaine. L’acte final prend alors une dimension plus moderne. Est-ce la Médée que nous présente Charpentier ? L’ouvrage dresse la peinture d’un monde de tricheurs et de lâches autour de Médée. Avec sa quête implacable de vérité, elle fait remonter tous les mensonges à la surface. Certains supposent d’ailleurs que les personnages de l’opéra font clairement allusion à des figures de la cour de Louis XIV. Médée est dès lors la femme « gênante » qui ne peut faire autrement que de dire la vérité. Mais on peut légitimement s’interroger sur le fait que Médée soit vraiment la seule à toujours dire la vérité. Ou mieux : de son point de vue, elle a probablement raison ; mais la réalité n’est-elle pas bien plus complexe que ne peut l’exprimer une simple distinction entre vérité et mensonge ? Et sa droiture n’affecte-t-elle pas sa propre pensée ? L’obsession égoïste « L’amour, c’est moi. ». Cette devise explore l’élément égoïste du comportement de Médée. Nous pouvons tous sympathiser avec son égoïsme émanant du fait qu’elle a tout donné à Jason. Elle croit aveuglément en lui et en leur amour. Il n’y pas de monde envisageable pour elle en-dehors de leur relation. Dans les derniers moments, elle confie sa robe favorite à Jason, qui souhaite l’offrir en cadeau à Créuse. Ce morceau de tissu peut-il être autre chose que sa robe de mariée ? Et n’est-ce donc pas ainsi sa propre peau qu’elle donne ? N’est-ce pas en fait lors de ce geste que lui vient l’idée de tuer ses enfants ? Son amour parvient aux limites de l’obsession. Elle veut décider de tout, et tous doivent se conduire selon sa volonté. L’idée lumineuse du livret de Thomas est que l’égoïsme de Médée dévoile et dénonce celui de tous les autres personnages de la pièce. A première vue, Créon semble le père affectueux de Créuse et un souverain consciencieux. Mais son choix de Jason comme gendre et successeur se fonde sur sa réputation héroïque et sa possession de la Toison d’or. Créuse joue à un jeu cruel avec Oronte et obéit à son père, qui la marie à Jason. Bien que ses serments d’amour pour Jason puissent être sincères, il y a toujours un mélange ambigu entre ses sentiments personnels et la raison d’Etat. Son ambition reste avant tout de devenir reine. Souvent dépeint comme un personnage faible, Jason devient beaucoup plus complexe dans le livret de Thomas. Il semble abandonner Médée de la manière la plus vulgaire : le mari qui quitte la mère vieillissante de ses enfants pour une bien-aimée plus jeune et plus fraîche. Mais ici, c’est aussi une bienaimée plus riche et plus prestigieuse. Il y a cependant une part de vérité quand Jason déclare qu’il cherche 22 la sécurité pour lui-même et sa famille à Corinthe. Il a conscience de sa culpabilité envers Médée – élément que Thomas Corneille souligne, et qui rend son personnage moins cynique et moins irresponsable. Médée l’étouffe littéralement de son amour, et pour cette raison première il essaie désespérément de s’affranchir d’elle : « Que je serais heureux si j’étais moins aimé ! » Il reconnaît que leur amour a passé son apogée, et que leur désir est condamné à s’éteindre. Soif de vengeance Médée doit peu à peu faire face à sa défaite dans le monde cynique et décadent où elle vit. Un monde qu’elle ne peut dominer, malgré sa volonté. Mais en préparant le poison dans sa cuisine infernale, elle comprend déjà qu’elle est en train de perdre son combat. Aurait-elle pu conquérir plus de territoire si elle avait été moins sévère, moins inconditionnelle ? Si elle avait été prête à transiger ? C’est une idée inconcevable : une Médée qui transige. Sa confidente Nérine tente de lui apprendre à survivre dans son monde : « On perd la plus sûre vengeance, Si l’on ne sait dissimuler. » Médée en est incapable. Médée ne peut tuer Jason parce qu’elle l’aime toujours. Et elle est convaincue d’être encore aimée de lui. Comme elle est l’Amour même, elle ne peut accepter une réalité changeante. Elle attaquera donc Jason là où il est le plus vulnérable : son amour pour ses enfants : « Il aime ses enfants, Ne les épargnons pas. » Mais les enfants représentent aussi le fruit de leur amour. Ce sont les manifestations physiques, charnelles, de leurs liens. Ils sont non seulement le point le plus faible de Jason, mais également le sien. Et Nérine de déclarer : « En punissant Jason, craignez de vous punir. » Malgré tout, si jalouse, si pleine de rage soit-elle, elle sait exactement la portée de son geste. Elle a besoin de le faire, pour assouvir sa soif de vengeance. « Je prends une vengeance épouvantable, horrible ! » Que Médée s’enfuit dans les airs sur un char tiré par un dragon fougueux ou d’une autre manière, elle a détruit le fondement de son existence. Elle était possédée par ses sentiments de jalousie et de vengeance, mais elle n’a pas tué ses enfants dans un moment d’indignation. Elle a tué en raison de son instinct le plus fort : un amour égoïste, autodestructeur : Médée en a souffert elle-même plus que tous les autres. Elle est victime d’elle-même. En tuant ses enfants, elle s’est tuée elle-même, dans un ultime geste d’automutilation. 
                  Willem Bruls, dramaturge Traduit de l’anglais par Dennis Collins Extraits du programme du Théâtre des Champs-Élysées


Texte complémentaire

La mort de Créuse dans Thomas Corneille et Charpentier


Jason vient recueillir les dernières paroles de Créuse. Ce dernier duo d'amour est un duo d'adieu. Créuse sait que tout est fini : elle se révolte une dernière fois et meurt. 

JASON
 Ah ! Roi trop malheureux !
 Mais ô Ciel ! 
La Princesse paraît mourante entre vos bras,
 Qui la met dans cette faiblesse. 

CRÉUSE 
Approchez-vous Jason, ne m'abandonnez pas, 
Mon père est mort, je vais mourir moi-même.
 Je péris par les traits que Médée a formés ;
 Mille poisons dans sa robe enfermés 
Par une violence extrême 
Vous ôtent ce que vous aimez. 
Ce que j'endure est incroyable,
 Mais au moins j'ai de quoi rendre grâces aux Dieux
Que sa fureur impitoyable
 Me laisse la douceur de mourir à vos yeux. 

JASON 
Appelez-vous douceur un effet de sa rage ? 
De cet affreux spectacle elle a su la rigueur,
Pouvait-elle mettre en usage
 Un supplice plus propre à m'arracher le cœur. 

CRÉUSE et JASON 
Hélas ! Prêts d'être unis par les douces chaînes,
 Faut-il nous voir séparés à jamais ;
 Peut-on rien ajouter à l'excès de ma peine ? 
Hélas ! Peut-on lancer sur moi de plus pénibles traits ?
 Hélas ! Prêts d'être unis par les douces chaînes,
 Faut-il nous voir séparés à jamais ;

CRÉUSE 
 Mais déjà de la mort les horreurs me saisissent.
 Je perds la voix, mes forces s'affaiblissent,
 C'en est fait, j'expire, je meurs.

Lexique indispensable 

Bellone : Déesse de la guerre dans la mythologie romaine, épouse ou sœur de Mars. Elle participait à ses côtés à la bataille. On la représente comme la conductrice effrayante d'un char, tenant une torche ou une arme à la main. Elle incarne davantage les horreurs de la guerre que ses aspects héroïques. 

Euménides : Egalement appelées Furies ou Erinyes. Divinités infernales chargées d'exécuter sur les coupables la sentence des juges. 

Médée : Fille d'Aeétès, roi de Colchide, elle est la petite fille du Soleil (Hélios) et la nièce de la magicienne Circé. On lui donne parfois comme mère la déesse Hécate, patronne de toutes les magiciennes. 

Pelie : (Pélias). Devenu roi de Iolchos après avoir dépouillé son demi-frère, Aéson, du trône, il tente de se débarrasser de Jason, fils d'Aéson, en l'envoyant chercher la Toison d'Or en Colchide, et profite de son absence pour faire assassiner Aéson. Jason, victorieux, revient sain et sauf, et demande à Médée de venger son père. Cette dernière fait alors croire aux filles de Pélias qu'elles rendront la jeunesse à leur père en le mettant à bouillir dans un chaudron, et les conduit ainsi à le tuer. Après ce forfait, Jason et Médée sont contraints de s'exiler à Corinthe. 

Radamante ou Rhadamante : Fils de Jupiter et d'Europe, frère de Minos. Juge des Enfers, réputé pour sa justice et sa sévérité. 

Styx : L'un des principaux fleuves des Enfers, avec l'Achéron, le Cocyte et le Phlégéthon.

Tragédie lyrique :  La « tragédie en musique » opère la synthèse des formes musicales de l’opéra italien, l’air de cour, du ballet de cour, de la comédie-ballet avec la tragédie théâtrale. Inspirée de la tragédie classique qui connaît à l’époque un succès prodigieux et dont les règles ont été établies par des génies comme Corneille, elle comporte une ouverture « à la française » en 3 parties, un prologue destiné à capter l’attention du spectateur, mais surtout, lieu de la dédicace au Roi, qui se trouve généralement entouré d’allégories et 5 actes incluant récits, chœurs et danses, pièces d’orchestre. La structure de la tragédie en musique doit servir les enjeux dramatiques de l’intrigue, mais chacun des 5 actes comporte un temps où l’action suspendue laisse place à un divertissement (danse ou chœurs) reflétant les événements dramatiques qui viennent de se dérouler. La tragédie en musique accorde une place prépondérante au merveilleux, qui constitue l’un des ressorts clé du genre, et n’exclut pas certaines scènes de violence. On peut aussi y trouver un certain mélange des genres, l’humour peut également apparaître. Elle ne respecte pas la règle des trois unités et ne recherche pas tant à édifier les âmes en faisant appel à la catharsis, mais avant tout à divertir, émerveiller.

Biographie de Marc-Antoine Charpentier

Marc-Antoine Charpentier naît à Paris en 1643 où il passe son enfance et son adolescence. À 20 ans, il se rend en Italie, à Rome et étudie auprès du compositeur Giacomo Carissimi. Marqué par le style italien et sa musique sacrée, il sera le seul en France à aborder l'oratorio. De retour à Paris vers 1670, il s’installe chez Marie de Lorraine, petite fille du duc de Guise, qui entretient un ensemble de musiciens et de chanteurs chez elle. Charpentier y compose et chante en voix de haute-contre. En 1672, Molière, fâché avec Lully, demande à Charpentier de remplacer ce dernier pour assurer la partie musicale de ses comédies-ballets. C'est ainsi que Charpentier compose de la musique pour les entractes de Circé et d'Andromède, ainsi que des scènes chantées dans Le Mariage forcé, puis Le Malade imaginaire (1673). Malheureusement Molière meurt à la quatrième représentation, ce qui met fin à leur collaboration. Charpentier continue cependant à travailler pour la Troupe du roi (Comédie Française). Il compose alors des musiques de scène pour Thomas et Pierre Corneille. Au cours des années 1680, Charpentier compose des œuvres sacrées pour des couvents de religieuses de Paris (Messe, Magnificat, Leçons des Ténèbres, Les neuf repons pour le mercredi saint (1680)... Il commence alors à composer pour la Cour, notamment au service du Dauphin. Il composera ainsi Les Plaisirs de Versailles en hommage à la Cour de Louis XIV.
         À la mort de Mademoiselle de Guise en 1688, Charpentier est employé par les Jésuites dans leurs établissements parisiens. Il devient maître de musique du collège Louis-le-Grand, puis de l'église SaintLouis. Durant cette période il compose son unique tragédie en musique Médée, qui sera créée en 1693 à l’Académie royale. En 1698, Charpentier est nommé maître de musique des enfants de la Sainte-Chapelle du Palais.
        Il meurt en 1704 en laissant une œuvre monumentale (500 pièces) parmi lesquels des chefs-d’œuvre de la musique religieuse mais aussi des musiques pour la scène : comédies, tragédies, opéras (Actéon, la Descente d’Orphée aux enfers, David et Jonathas, Médée…). Sa musique tire sa substance d'un mélange des styles français et italien, auxquels elle emprunte de nombreux éléments. Marc-Antoine Charpentier fut presque complètement oublié jusqu'en 1953, lorsqu'il fut révélé par son Te Deum, dont l'ouverture orchestrale servit d'indicatif à l'Eurovision.  

Pour en savoir plus :


Médée est une tragédie lyrique en cinq actes et un prologue composée par Marc-Antoine Charpentier (1643-1704) sur un livret de Thomas Corneille (inspiré de la pièce de Pierre Corneille), créée le 4 décembre 1693 à l'Académie Royale de Musique.

Les personnages  :
Médée, Princesse de Colchide 
Jason, Prince de Thessalie 
Créuse, fille de Créon 
Oronte, prince d'Argos 
Créon, Roi de Corinthe 
Nérine, confidente de Médée 
Cléone, confidente de Créuse 
Arcas, confident de Jason

Médée au croisement des arts,l’énigme de l’infanticide

Si la Médée de Marc-Antoine Charpentier se présente comme une magicienne tout autant qu’une
sorcière, une amoureuse victime acculée à la violence davantage qu’une meurtrière habitée par le désir de vengeance, si le librettiste Thomas Corneille a, selon les codes esthétiques et moraux de la fin du XVIIème siècle, considérablement édulcoré l’horreur comme la cruauté du dénouement antique, il n’en reste pas moins que pour le spectateur du XXIème siècle le personnage de Médée reste comme indissociablement lié à son infanticide, dont les multiples représentations ont contribué à répéter infiniment l’énigme.
Pourquoi une telle fascination ?
La mythologie grecque compte pourtant d’autres personnages de mères tuant leurs enfants : Althée,
Procné, Ino… ; le personnage de Médée excède par ailleurs largement ce geste, qu’il s’agisse de son rôle dans l’expédition des Argonautes ou des facultés de magicienne qu’elle y exploita. Mais depuis
qu’Euripide, en 431 avant Jésus-Christ, impose la première représentation théâtrale d’une Médée
infanticide, l’image de la mère meurtrière de ses propres enfants concentre en elle angoisse et sidération, rejetant dans l’ombre les premières versions du mythe comme la richesse de son matériau.
Si le geste de Médée bouleverse encore chacun d’entre nous, c’est peut-être parce qu’elle est en même temps héroïne mythologique, meurtrière sublime et femme bafouée, et parce que son acte touche à ce qui pourrait pour certains relever d’un banal fait divers, aussi universel que tragiquement quotidien, celui d’une mère tuant ses propres enfants par jalousie et désespoir. Mais une telle explication ne saurait rendre compte de l’inépuisable fertilité à travers laquelle le personnage a donné naissance à de multiples représentations, au croisement des arts. Par son acte en effet, Médée, remet en question les fondements de notre humanité, dont elle nous fait éprouver les limites : en s’arrachant au maternel pour faire naître la meurtrière infanticide au coeur de la mère dans un geste qui voit se côtoyer la fertilité et la mort, en rejetant la puissance de l’amour pour faire vivre la vengeance, en s’opposant à l’ordre de la cité pour affirmer la singularité de l’étranger, en s’envolant impunie sur le char du Soleil son aïeul, elle fait éprouver à celui qui la contemple une expérience plurielle de la transgression, à travers laquelle le socle de l’humain (moral, affectif, civique…) se trouve ébranlé, expérience d’autant plus complexe que l’humanité même du personnage se trouve parallèlement constamment réaffirmée.
Donner à voir ou à entendre Médée, c’est donc inviter –ou davantage pourrait-on dire, forcer- le
spectateur à s’interroger sur l’ambivalence des liens qui lui apparaissaient comme les plus solides, mais c’est aussi lui faire vivre une expérience d’une violence inouïe, aux limites de l’irreprésentable. Rares sont, au final, les artistes qui ont créé l’image même de l’infanticide. Sous l’Empire romain, Sénèque (Médée, 1er siècle ap. J.C.) le met en scène comme une longue cérémonie cruelle et sanglante, sous les yeux de Jason, relais du spectateur, dont Médée observe la souffrance avec un plaisir revendiqué.
           À l’époque classique, Poussin le dessine par deux fois (1645 environ), accentuant lui aussi la violence de l’acte par la présence de plusieurs personnages, spectateurs horrifiés. La figuration de l’infanticide devient en effet le lieu d’une interrogation sur les limites de la représentation artistique de la violence, interrogation qui inclut la question du spectateur. Aussi l’artiste préfère-t-il le plus souvent éviter l’image Poussin, Médée tuant ses enfants, 1645 elle-même, pour mieux en suggérer la reconstitution mentale, tel Euripide (Médée, 431 av. J.C.) qui donne à entendre, dans le hors-scène les cris des enfants poursuivis par leur mère, tandis que le choeur évoque avec angoisse l’approche de l’acte ; tel Thomas Corneille (librettiste de Charpentier, Médée, 1693) encore, qui reprenant le procédé de son frère Pierre (Médée, 1635), et respectant en cela les règles de la bienséance, évite la représentation directe de la transgression par une ellipse et réduit l’évocation de l’infanticide à quelques vers, pour reporter toute la violence de l’acte sur la réaction de Jason. Lorsque le noyau de violence reste irreprésentable, celle-ci se répand en effet dans les oeuvres entières, et envahit la scène, comme c’est le cas chez Pierre et Thomas Corneille encore, qui ensanglantent le Vème acte en donnant à voir au spectateur la folie ou la lente agonie de Créon et la mort de sa fille Créuse. La violence, esthétisée, devient supportable. À l’inverse, son paroxysme peut aussi s’exprimer par une douceur insupportable. Maria Callas, la Médée de Pasolini (Medea, 1969) fait disparaître un à un ses enfants dans un rituel presque apaisé dont ne subsiste sur l’écran que l’image d’un couteau ensanglanté. L’infanticide dont l’on attendait la violence, est rendu à son énigme, dans un silence assourdissant.
         Mais c’est peut-être le combat intérieur de Médée et les déchirements qu’il entraîne que les artistes cherchent le plus souvent à capter et à retranscrire.
Timomaque de Byzance (1er siècle av. J.C.) peignait déjà une scène contrastée où la candeur des enfants qui jouent côtoie la douleur noire de Médée, immobile, le regard perdu dans l’abîme de l’acte qu’elle va accomplir.
Delacroix (Médée furieuse, ou Médée sur le point de tuer ses deux enfants, 1838) choisit lui aussi l’instant qui précède l’infanticide. Par respect des convenances et/ou par volonté de capter le mystère d’une décision terrifiante, il superpose dans sa représentation de Médée une figure grandiose de l’exclusion et de la révolte, de l’énergie et du défi.


Enfin, là où le peintre concentre l’énigme dans une image, le musicien déploie les modulations du coeur déchiré en de multiples mouvements dont la voix opératique traduit les tourments. Si Médée a connu une si grande fortune à l’opéra (Thésée1 Lully - 1675, Charpentier, Cherubini – 1797, mais
aussi aujourd’hui par exemple Pascal Dusapin - 1992 ou Michèle Reverdy - 2003…), c’est peut-être tout d’abord parce que, héroïne de fureur et d’ensorcellements, elle incarne parfaitement le pouvoir d’enchantement de l’opéra naissant (XVIIème siècle). Mais c’est aussi que les multiples nuances de la voix comme le jeu des différents timbres de l’orchestre, à travers les oscillations du monologue précédant l’infanticide notamment, invitent le spectateur à frémir, à compatir et à s’horrifier, dans un plaisir lui aussi complexe mêlant l’horreur à la volupté.
Si la représentation de Médée fascine toujours autant les artistes, c’est donc peut-être aussi parce que, lieu d’expérimentation des contrastes, elle leur permet de s’interroger sur cet étrange plaisir, qui à travers l’art, permet de ressentir inextricablement mêlés beauté et terreur, familier et étrangeté.
                                                            Claire Lechevalier,
                                        Maître de conférences à l’Université de Caen.


Le dénouement de Médée dans l'opéra de Marc-Antoine Charpentier :

Scène septième Jason. 

JASON (seul) 
Elle est morte, et je vis ! courons à la vengeance,
 pour être en liberté de renoncer au jour:
 la perte de Médée est due à mon amour.
 Quel supplice assez grand peut expier l'offense ?
 Mais par quel effet de son art...

Scène huitième Médée, Jason. 

MÉDÉE (en l'air sur un dragon) 
C'est peu, pour contenter la douleur qui te presse,
 d'avoir à venger la princesse; 
venge encor tes enfants; ce funeste poignard
 les a ravis à ta tendresse. 

JASON Ah barbare ! 

MÉDÉE
 Infidèle ! après ta trahison,
 ai-­je dû voir mes fils dans les fils de Jason ? 

JASON 
Ne crois pas échapper au transport qui m'anime,
 pour te punir j'irai jusqu'aux enfers. 

MÉDÉE 
Ton désespoir choisit mal sa victime.
 Que pourra-t-il, puisque les airs
 sont pour moi des chemins ouverts ? 

JASON 
Ah, le ciel qui toujours protégea l'innocence... 

MÉDÉE
 Adieu Jason, j'ai rempli ma vengeance. 
Voyant Corinthe en feu, ses palais embrasés, 
pleure à jamais les maux que ta flamme a causés