Affichage des articles dont le libellé est Melkior STMG2 descriptif 2018. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Melkior STMG2 descriptif 2018. Afficher tous les articles

samedi 3 mars 2018

Séquence 4 : Le texte et sa représentation théâtrale du XVIIe siècle à nos jours : Anne Ubersfeld

Anne Ubersfeld, « Le texte dramatique » in Le Théâtre


 « L'une des caractéristiques les plus étonnantes du texte théâtral, la moins visible mais peut-être la plus importante, c'est son caractère incomplet. Les autres textes de fiction doivent, dans une certaine mesure, combler l'imagination du lecteur : la mansarde de Lucien de Rubempré, le jardin enchanté de La Faute de l'abbé Mouret, le champ de bataille de Guerre et paix sont des lieux sur lesquels le lecteur reçoit assez de renseignements pour se les figurer à loisir, même si ces figurations sont individuellement assez différentes. De même, les personnages sont décrits assez fidèlement pour que le lecteur puisse vivre imaginairement avec eux. Ce travail de détermination irait contre les possibilités de la scène : il faut que la représentation puisse avoir lieu n'importe où et que n'importe qui puisse jouer le personnage. Un exemple frappant, le début du Misanthrope, qui ne souffle mot des rapports entre les personnages, ni entre les personnages et les lieux. Comment ces personnages arrivent-ils ? En courant, au pas ? Lequel va devant ? Ou sont-ils déjà là, debout, assis ? Le texte n'en dit rien. Rien non plus sur l'âge des personnages. Est-ce le même ? Y en a-t-il un qui paraisse l'aîné ? Lequel ? Autant d'éléments sur lesquels le texte reste résolument muet. Ce sera le travail du metteur en scène de donner les réponses. Réponses absolument nécessaires : il faut bien que les personnages se présentent de telle ou telle façon. En outre, ni l'aspect ni la présentation ne sont neutres : le rapport Alceste-Philinte et, par là, le sens même du personnage d'Alceste et de toute la pièce seront fixés dans le premier instant. Quelles que soient les modifications ultérieures apportées à ces premières images, elles devront s'inscrire en différence par rapport à elles. Ainsi dans la mise en scène de Jean-Pierre Vincent (Théâtre national de Strasbourg, 1977), Alceste est assis dans une sorte de certitude boudeuse, côté cour, et Philinte, debout auprès de lui, a l'air de s'excuser comme un jeune garçon pris en faute. Tout le développement ultérieur est déterminé par ce départ ; or il est une pure création du metteur en scène : l'incomplétude du texte oblige le metteur en scène à prendre un parti. [...] »

vendredi 16 février 2018

Séquence 3, Le personnage de roman, du XVIIe siècle à nos jours. Albert Camus, L'Etranger (1942), textes complémentaires : Molloy et Baudelaire



https://drive.google.com/file/d/1-eRjevsBq2pLCJIS5aSAdWwTJ-g-O2kO/view?usp=sharing


L'étranger

"Qui aimes-tu le mieux, homme énigmatique, dis ? ton père, ta mère, ta sœur ou ton frère ?
- Je n'ai ni père, ni mère, ni sœur, ni frère.
- Tes amis ?
- Vous vous servez là d'une parole dont le sens m'est resté jusqu'à ce jour inconnu.
- Ta patrie ?
- J'ignore sous quelle latitude elle est située.
- La beauté ?
- Je l'aimerais volontiers, déesse et immortelle.
- L'or ?
- Je le hais comme vous haïssez Dieu.
- Eh ! qu'aimes-tu donc, extraordinaire étranger ?
- J'aime les nuages... les nuages qui passent... là-bas... là-bas... les merveilleux nuages !"

                                                                  Charles Baudelaire - Le Spleen de Paris (1862)






Je suis daJe suis dans la chambre de ma mère. C’est moi qui y vis maintenant. Je ne sais pas comment j’y suis arrivé. Dans une ambulance peut-être, un véhicule quelconque certainement. On m’a aidé. Seul je ne serais pas arrivé. Cet homme qui vient chaque semaine, c’est grâce à lui peut-être que je suis ici. Il dit que non. Il me donne un peu d’argent et enlève les feuilles. Tant de feuilles, tant d’argent. Oui, je travaille maintenant, un peu comme autrefois, seulement je ne sais plus travailler. Cela n’a pas d’importance, paraît-il. Moi je voudrais maintenant parler des choses qui me restent, faire mes adieux, finir de mourir. Ils ne veulent pas. Oui, ils sont plusieurs, paraît-il. Mais c’est toujours le même qui vient. Vous ferez ça plus tard, dit-il. Bon. Je n’ai plus beaucoup de volonté, voyez-vous. Quand il vient chercher les nouvelles feuilles il rapporte celles de la semaine précédente. Elles sont marquées de signes que je ne comprends pas. D’ailleurs je ne les relis pas. Quand je n’ai rien fait il ne me donne rien, il me gronde. Cependant je ne travaille pas pour l’argent. Pour quoi alors ? Je ne sais pas. Je ne sais pas grand’chose, franchement. La mort de ma mère, par exemple. Était-elle déjà morte à mon arrivée ? Ou n’est-elle morte que plus tard ? Je veux dire morte à enterrer. Je ne sais pas. Peut-être ne l’a-t-on pas enterrée.

                                                                                                        Beckett, Molloy (1951)n

samedi 10 février 2018

Epicurisme 


     Pour les épicuriens, le plaisir est l’absence de douleur physique (aponie de poneo qui signifie souffrir) et l’absence de trouble psychologique (ataraxie du verbe tarasso, troubler, agiter).
    La cessation de la douleur est en elle-même un plaisir. Epicure parle de plaisir statique, ce qui correspond à un équilibre de l’individu en toutes ses parties (ex: ne plus avoir soif après avoir bu). Le sage vise donc un état de sérénité intérieure et corporelle dans la satisfaction de ses besoins nécessaires et naturels. Il s’agit donc de se contenter des plaisirs simples que la nature peut nous apporter. Epicure distingue en outre les plaisirs naturels et nécessaires que l’on doit satisfaire (manger, boire, dormir + plaisirs de l’esprit) des plaisirs naturels et non nécessaires (ex boire du vin à la place de l’eau) ou encore des plaisirs non naturels et non nécessaires (ex: richesse, gloire) qui maintiennent finalement l’homme dans l’agitation et l’insatisfaction parce qu’ils ne connaissent pas de limites.



"Carpe diem quam minimum credula postero" "Cueille le jour en croyant le moins possible à l'avenir."


mercredi 31 janvier 2018

Apollinaire : biographie

1880 : Naissance à Rome, de père inconnu et d’une mère polonaise de 22 ans, appartenant à une grande famille aristocratique.

Enfance en Italie, sur la Côte d’Azur et à Monaco.

1889 : Installation à Paris. Vie matérielle précaire.
Séjour de trois mois dans les Ardennes belges. Première et brève idylle amoureuse avec une nommée Maria Dubois.

1901 : Précepteur de français d’une fillette de neuf ans, séjour d’un an en Allemagne (Rhénanie). Guillaume tombe amoureux de la miss anglaise de l’enfant, Annie Playden. Voyages en Europe centrale durant lesquels Annie  s’éloigne de lui ce qui provoque son retour à Paris. Il choisit à cette époque son pseudonyme, forgé sur deux de ses prénoms : Guillaume Apollinaire.

1902 : Employé de banque mais s’adonne à de nombreux travaux et rencontres journalistiques et littéraires.

1903 : Premières publications. Part pour Londres dans l’intention de reconquérir Annie.

1904 : Second voyage infructueux en Angleterre. Annie bientôt partie pour l’Amérique lui échappe définitivement. 

1904-1905 : Rencontre et fréquente le peintre Picasso à Paris. Séjours en Belgique et Hollande. Publication de nouveaux poèmes, repris ultérieurement dans Alcools.

1907 : Rencontre Marie Laurencin, peintre à la mode. Leur liaison tumultueuse dure jusqu’en 1912  : « Pont Mirabeau »

1908 : Apollinaire s’engage dans la critique d’art et se range aux côtés des peintres de son temps 

1909 : Publication de nombreux poèmes qui figureront dans « Alcools », notamment « La Chanson du Mal-Aimé » et les poèmes rhénans.

1911 : La Joconde est dérobée au musée du Louvre. Une campagne de presse est déclenchée à propos
des voleurs d’oeuvres d’art. Apollinaire restitue des statuettes du grand musée parisien qu’un ami
indélicat lui avait offertes. Inculpé de recel, le poète est incarcéré pendant six jours. (voir « Zone » et
« À la Santé »)

1912 : Très éprouvé par l’épisode de la prison, Apollinaire l’est davantage encore par la rupture avec
Marie Laurencin.

1913 : Publication d’Alcools

1914 : Incorporation dans l’armée à la veille de ses fiançailles avec Madeleine Pagès. D’abord fasciné par le spectacle de la guerre, il en mesure vite les réalités en tant que fantassin.

1916 : Retour à Paris et à la littérature auprès des jeunes poètes se réclamant de lui (Reverdy, Breton,
Tzara).

1917 : Préparation de ses Calligrammes, poèmes-dessins. Représentation des Mamelles de Tirésias
qu’il baptise « drame surréaliste ».

1918 : Publication de Calligrammes. Mariage avec Jacqueline Kolb (la jolie rousse). Meurt des complications de la grippe espagnole.

jeudi 18 janvier 2018

Séquence 1 "A la recherche du bonheur" : Fiche présentation STMG


Séquence I / Groupement de textes N°1
1re STMG


Empreintes littéraires 1re séries technologiques

Objet d'étude
* La question de l'homme dans les genres de l'argumentation du XVIe siècle à nos jours.
Problématique
Quelles réponses les écrivains apportent-ils à l'aspiration des hommes au bonheur ?
Objectifs
Épicurisme et Stoïcisme
Le divertissement pascalien
Textes pour l'exposé
1) Lucrèce, De natura rerum. Manuel page 386
2) Blaise Pascal, Le divertissement. Manuel page 368
3) Rousseau, Discours sur l'origine de l'inégalité. Manuel page 373
4)Rimbaud, "Au Cabaret-vert"
Textes complémentaires
*Sénèque, De vita beata. Manuel page 388
* Voltaire, Candide. Manuel page 374


Iconographie
Vincentz Laurensz Van der Vinne, Vanité avec une couronne royale (XVIIe siècle), huile sur toile (94,5 cm x 69 cm), musée du Louvre, Paris.  Manuel page 372


 Edouard Manet, La Serveuse de Bocks (1878)
Activité de classe
Écriture d'invention :
 « J'ai souvent dit que tout le malheur des hommes vient d'une seule chose, qui est de ne pas savoir demeurer en repos dans une chambre. »
En partant de cette affirmation de Pascal, rédigez le monologue d'un individu qui déciderait un jour de ne plus sortir de chez lui. Vous veillerez à faire entendre la force qui se dégage de cet engagement à fuir la société. 

Mémorisation du "Cabaret-Vert"



vendredi 10 novembre 2017

Séquence 5 Le personnage de roman, du XVIIe siècle à nos jours. Oeuvre Intégrale : Maylis de Kérangal, Réparer les vivants, texte complémentaire : Thérèse Raquin


https://drive.google.com/file/d/1dMc3APEgItEDATPeewSQJI4uarbr8CDb/view?usp=sharing


         Le lendemain, comme il entrait à la morgue, il reçut un coup violent dans la poitrine : en face de lui, sur une dalle, Camille le regardait, étendu sur le dos, la tête levée, les yeux entrouverts. Le meurtrier s’approcha lentement du vitrage, comme attiré, ne pouvant détacher ses yeux de sa victime. Il ne souffrait pas ; il éprouvait seulement un grand froid intérieur et de légers picotements à fleur de peau. Il aurait cru trembler davantage. Il resta immobile, pendant cinq grandes minutes, perdu dans une contemplation inconsciente, gravant malgré lui au fond de sa mémoire toutes les lignes horribles, toutes les couleurs sales du tableau qu’il avait sous les yeux.
    Camille était ignoble. Il avait séjourné quinze jours dans l’eau. Sa face paraissait encore ferme et rigide ; les traits s’étaient conservés, la peau avait seulement pris une teinte jaunâtre et boueuse. La tête, maigre, osseuse, légèrement tuméfiée, grimaçait ; elle se penchait un peu, les cheveux collés aux tempes, les paupières levées, montrant le globe blafard des yeux ; les lèvres tordues, tirées vers un des coins de la bouche, avaient un ricanement atroce ; un bout de langue noirâtre apparaissait dans la blancheur des dents. Cette tête, comme tannée et étirée, en gardant une apparence humaine, était restée plus effrayante de douleur et d’épouvante. Le corps semblait un tas de chairs dissoutes ; il avait souffert horriblement. On sentait que les bras ne tenaient plus ; les clavicules perçaient la peau des épaules. Sur la poitrine verdâtre, les côtes faisaient des bandes noires ; le flanc gauche, crevé, ouvert, se creusait au milieu de lambeaux d’un rouge sombre. Tout le torse pourrissait. Les jambes, plus fermes, s’allongeaient, plaquées de taches immondes. Les pieds tombaient.
       Laurent regardait Camille. Il n’avait pas encore vu un noyé si épouvantable. Le cadavre avait, en outre, un air étriqué, une allure maigre et pauvre ; il se ramassait dans sa pourriture ; il faisait un tout petit tas. On aurait deviné que c’était là un employé à douze cents francs, bête et maladif, que sa mère avait nourri de tisanes.Ce pauvre corps, grandi entre des couvertures chaudes, grelottait sur la dalle froide.
Quand Laurent put enfin s’arracher à la curiosité poignante qui le tenait immobile et béant, il sortit, il se mit à marcher rapidement sur le quai. Et, tout en marchant, il répétait : « Voilà ce que j’en ai fait. Il est ignoble. » Il lui semblait qu’une odeur âcre le suivait, l’odeur que devait exhaler ce corps en putréfaction.




Emile Zola, Thérèse Raquin (1867), Chapitre XIII




Séquence 5 Le personnage de roman, du XVIIe siècle à nos jours. Oeuvre Intégrale : Maylis de Kérangal, Réparer les vivants, texte complémentaire : " Le dormeur du val"


https://drive.google.com/file/d/106VdOZSqtfXTrxo5a1500IwguUVRoNL5/view?usp=sharing


C'est un trou de verdure où chante une rivière
Accrochant follement aux herbes des haillons
D'argent ; où le soleil de la montagne fière,
Luit : C'est un petit val qui mousse de rayons.




Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l'herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.




Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.




Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.




Arthur Rimbaud, « Le dormeur du val », 1870


Séquence 5 Le personnage de roman, du XVIIe siècle à nos jours. Oeuvre Intégrale : Maylis de Kérangal, Réparer les vivants, pages 108 à 110


https://drive.google.com/file/d/1h4gb5G9qzbDFmm8I7vgKm4kDDiCclQRc/view?usp=sharing


      Sean et Marianne n'ont toujours pas fait un mouvement. Accablement, courage, dignité, Révol n'en sait rien, s'attendait tout autant à ce qu'ils explosent, passent par-dessus son bureau, envoient valser ses papelards, renversent ses saletés décoratives, voire le frappent et l'insultent -salaud, pelle à merde-, il y avait de quoi devenir cinglé, se cogner la tête contre les murs, hurler sa rage, au lieu de quoi tout se passait comme si ces deux-là, lentement, se dissociaient du reste de l'humanité, migraient vers les confins de la croûte terrestre, quittaient un temps et un territoire pour amorcer une dérive sidérale.
      Comment pourraient-ils seulement penser la mort de leur enfant quand ce qui était un pur absolu – la mort, l'absolu le plus pur justement – s'est reformé, recomposé, en différents états du corps ? Puisque ce n'était plus ce rythme frappé au cœur de la poitrine qui attestait la vie – un soldat ôte son casque et se penche pour poser une oreille sur le thorax de son camarade couché dans la boue au fond de la tranchée -, ce n'était plus le souffle exhalé par la bouche qui désignait le vif – un maître nageur ruisselant effectue un bouche-à-bouche sur une jeune fille à carnation verdâtre -, mais le cerveau électrifié, activé d'ondes cérébrales, des ondes bêta de préférence. Comment pourraient-ils seulement l'envisager, cette mort de Simon, quand sa carnation est rose encore, et souple, quand sa nuque baigne dans le frais cresson bleu et qu'il se tient allongé les pieds dans les glaïeuls ? Révol rameute les figurations de cadavres qu'il sait connaître, et ce sont toujours des images du Christ, christs en croix aux corps blêmes, fronts égratignés par la couronne d'épines, pieds et mains cloués sur des bois noirs et luisants, ou christs déposés, têtes en arrière et paupière mi-closes, livides, décharnés, hanches ceintes d'un maigre linceul façon Mantegna, c'est Le corps du Christ mort dans la tombe d'Holbein le jeune – un tableau d'un tel réalisme que Dostoïevski mit en garde les croyants : à le regarder, ils risquaient de perdre la foi -, ce sont ces rois, ces prélats, ces dictateurs embaumés, ces cow-boys de cinéma effondrés sur le sable et filmé en gros plan, il se souvient alors de cette photo du Che, christique justement, et lui aussi les yeux ouverts, exhibé dans une mise en scène morbide par la junte bolivienne, mais il ne trouve rien qui soit analogue à Simon, à ce corps intact, à ce corps qui ne saigne pas, calmement athlétique, qui ressemble à celui d'un jeune dieu au repos, qui a l'air de dormir, qui a l'air de vivre.
      Combien de temps sont-ils restés assis de la sorte après l'annonce, affaissés au bord de leurs chaises, pris dans une expérience mentale dont leur corps jusque-là n'avait pas la moindre idée ? Combien de temps leur faudra-t-il pour venir se placer sous le régime de la mort ? Pour l'heure, ce qu'ils ressentent ne parvient pas à trouver de traduction possible mais les foudroie dans un langage qui précède le langage, un langage impartageable, d'avant les mots et d'avant la grammaire, qui est peut-être l'autre nom de la douleur, ils ne peuvent s'y soustraire, ils ne peuvent lui substituer aucune description, ils ne peuvent en reconstruire aucune image, ils sont à la fois coupés d'eux-mêmes et coupés du monde qui les entoure.

Maylis de Kérangal, Réparer les vivants (2014), pages 108 à 110, de « Sean et Marianne n'ont toujours pas fait un mouvement. » à « ils sont à la fois coupés d'eux-mêmes et coupés du monde qui les entoure. »


jeudi 9 novembre 2017

Séquence 5 Le personnage de roman, du XVIIe siècle à nos jours. Oeuvre Intégrale : Maylis de Kérangal, Réparer les vivants, Le dénouement



https://drive.google.com/file/d/1nvNfqdwSd2mnoEOvzHoh78kCi-D5Z7Y8/view?usp=sharing

       Claire a-t-elle entendu le chant de Thomas Rémiges dans ses songes anesthésiques, ce chant de la belle mort ? A-t-elle entendu sa voix dans la nuit de quatre heures du matin alors qu'elle recevait le cœur de Simon Limbres ? Elle est placée sous assistance extracorporelle pendant encore une demi-heure, puis recousue elle aussi, écarteurs à crémaillère relâchant les tissus pour une délicate suture de demoiselle, et demeure au bloc sous surveillance, entourée des écrans noirs où tracent les vagues lumineuses de son cœur, le temps que son corps récupère, le temps que l'on range la pièce en démence, le temps que l'on dénombre les ustensiles et les compresses, et que l'on efface le sang, le temps que l'équipe se disloque, et que chacun ôte ses vêtements de bloc et se rhabille, se passe de l'eau sur la figure et se nettoie les mains, puis quitte l'enceinte de l'hôpital pour aller attraper le premier métro, le temps qu'Alice reprenne des couleurs et risque un sourire tandis qu'Harfang lui glisse à l'oreille, alors, petite Harfanguette, qu'est-ce que tu dis de tout ça ?, le temps que Virgilio relève sa charlotte et abaisse son masque, se décide à lui proposer d'aller prendre une bière du côté de Montparnasse, une assiette de frites, une entrecôte saignante histoire de rester dans l'ambiance, le temps qu'elle revête son manteau blanc et qu'il en caresse le col animal, le temps enfin que le sous-bois s'éclaire, que les mousses bleuissent, que le chardonneret chante et s'achève le grand surf dans la nuit digitale. Il est cinq heures qurante-neuf.




Maylis de Kerangal,
Réparer les vivants (2014),
Le dénouement


Séquence 2 Comment les poètes traduisent la fuite du temps,: LA1, Lamartine, "Le Lac" : analyse


Alphonse de Lamartine,
Méditations poétiques (1820)
« Le Lac »




Ainsi, toujours poussés vers de nouveaux rivages,                 Rimes croisées + 3 alexandrins et un
Dans la nuit éternelle emportés sans retour,                                                               hexasyllabe
Ne pourrons-nous jamais sur l'océan des âges
Jeter l'ancre un seul jour ?

Ô / lac !/ l'a/nnée/ à /pei/ne a/ fi/ni/ sa/ ca/rrière,        12 SYLLABES : un alexandrin
Et près des flots chéris qu'elle devait revoir,
Regarde ! je viens seul m'asseoir sur cette pierre
/tu/ la /vis/ s'a/sseoir !                                                6 SYLLABES : un hexasyllabe

Tu mugissais ainsi sous ces roches profondes,
Ainsi tu te brisais sur leurs flancs déchirés,
Ainsi le vent jetait l'écume de tes ondes
Sur ses pieds adorés.

Un soir, t'en souvient-il ? nous voguions en silence ;          Une strophe de 4 vers est un quatrain
On n'entendait au loin, sur l'onde et sous les cieux,
Que le bruit des rameurs qui frappaient en cadence
Tes flots harmonieux.                                                    
har/mo/ ni/ eux  la syllabe est coupée en deux :
                                                                                                           c'est une diérèse
Tout à coup des accents inconnus à la terre
Du rivage charmé frappèrent les échos ;
Le flot fut attentif, et la voix qui m'est chère
Laissa tomber ces mots :

" Ô temps ! suspends ton vol, et vous, heures propices !      Début du discours d'Elvire 
Suspendez votre cours :                                                        Strophes 6 à 9  :
Laissez-nous savourer les rapides délices                               alternance alexandrin et hexasyllabe
Des plus beaux de nos jours !                                                  cela rend le discours plus aérien

" Assez de malheureux ici-bas vous implorent,
Coulez, coulez pour eux ;
Prenez avec leurs jours les soins qui les dévorent ;
Oubliez les heureux.

" Mais je demande en vain quelques moments encore,        
Le temps m'échappe et fuit ;
Je dis à cette nuit : Sois plus lente ; et l'aurore
Va dissiper la nuit.

" Aimons donc, aimons donc ! de l'heure fugitive, 
Hâtons-nous, jouissons !
L'homme n'a point de port, le temps n'a point de rive ;
Il coule, et nous passons ! "

Temps jaloux, se peut-il que ces moments d'ivresse,
Où l'amour à longs flots nous verse le bonheur, 
S'envolent loin de nous de la même vitesse
Que les jours de malheur ?

Eh quoi ! n'en pourrons-nous fixer au moins la trace ?
Quoi ! passés pour jamais ! quoi ! tout entiers perdus !
Ce temps qui les donna, ce temps qui les efface,
Ne nous les rendra plus !

Éternité, néant, passé, sombres abîmes,
Que faites-vous des jours que vous engloutissez ?
Parlez : nous rendrez-vous ces extases sublimes
Que vous nous ravissez ?

Ô lac ! rochers muets ! grottes ! forêt obscure !
Vous, que le temps épargne ou qu'il peut rajeunir,
Gardez de cette nuit, gardez, belle nature,
Au moins le souvenir !

Qu'il soit dans ton repos, qu'il soit dans tes orages,
Beau lac, et dans l'aspect de tes riants coteaux,
Et dans ces noirs sapins, et dans ces rocs sauvages
Qui pendent sur tes eaux.

Qu'il soit dans le zéphyr qui frémit et qui passe,
Dans les bruits de tes bords par tes bords répétés,
Dans l'astre au front d'argent qui blanchit ta surface
De ses molles clartés.

Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire,
Que les parfums légers de ton air embaumé,
Que tout ce qu'on entend, l'on voit ou l'on respire,
Tout dise : Ils ont aimé !


Nous avons donc un poème hétérométrique de seize quatrains composés d'alexandrin et d'hexasyllabe et dont les rimes sont croisées.

Questions possibles à l'oral :
Dans quelles mesures ce poème apparaît comme romantique ?
En quoi ce poème est-il lyrique voire élégiaque ?
 En quoi la musicalité du poème facilite-t-il l’expression des sentiments ?

dimanche 5 novembre 2017

Séquence 4 : Le texte et sa représentation théâtrale du XVIIe siècle à nos jours . Molière, Don Juan. Acte III, scène 2, la scène du pauvre



https://drive.google.com/file/d/0B4OSt_hVPMKcQmJiWGk4SVJtalU/view?usp=sharing


SGANARELLE.- Enseignez-nous un peu le chemin qui mène à la ville.
LE PAUVRE.- Vous n'avez qu'à suivre cette route, Messieurs, et détourner à main droite quand vous serez au bout de la forêt. Mais je vous donne avis que vous devez vous tenir sur vos gardes, et que depuis quelque temps il y a des voleurs ici autour.
DOM JUAN.- Je te suis bien obligé, mon ami, et je te rends grâce de tout mon cœur.
LE PAUVRE.- Si vous vouliez, Monsieur, me secourir de quelque aumône.
DOM JUAN.- Ah, ah, ton avis est intéressé, à ce que je vois.
LE PAUVRE.- Je suis un pauvre homme, Monsieur, retiré tout seul dans ce bois depuis dix ans, et je ne manquerai pas de prier le Ciel qu'il vous donne toute sorte de biens.
DOM JUAN.- Eh, prie-le qu'il te donne un habit, sans te mettre en peine des affaires des autres.
SGANARELLE.- Vous ne connaissez pas Monsieur, bon homme, il ne croit qu'en deux et deux sont quatre, et en quatre et quatre sont huit.
DOM JUAN.- Quelle est ton occupation parmi ces arbres ?
LE PAUVRE.- De prier le Ciel tout le jour pour la prospérité des gens de bien qui me donnent quelque chose.
DOM JUAN.- Il ne se peut donc pas que tu ne sois bien à ton aise.
LE PAUVRE.- Hélas, Monsieur, je suis dans la plus grande nécessité du monde.
DOM JUAN.- Tu te moques; un homme qui prie le Ciel tout le jour, ne peut pas manquer d'être bien dans ses affaires.
LE PAUVRE.- Je vous assure, Monsieur, que le plus souvent je n'ai pas un morceau de pain à mettre sous les dents.
DOM JUAN.- Voilà qui est étrange, et tu es bien mal reconnu de tes soins; ah, ah, je m'en vais te donner un Louis d'or tout à l'heure, pourvu que tu veuilles jurer.
LE PAUVRE.- Ah, Monsieur, voudriez-vous que je commisse un tel péché ?
DOM JUAN.- Tu n'as qu'à voir si tu veux gagner un Louis d'or ou non, en voici un que je te donne si tu jures, tiens il faut jurer.
LE PAUVRE.- Monsieur.
SGANARELLE.- Va, va, jure un peu, il n'y a pas de mal.
DOM JUAN.- Prends, le voilà, prends te dis-je, mais jure donc.
LE PAUVRE.- Non Monsieur, j'aime mieux mourir de faim.
DOM JUAN.- Va, va, je te le donne pour l'amour de l'humanité, mais que vois-je là ? Un homme attaqué par trois autres ? La partie est trop inégale, et je ne dois pas souffrir cette lâcheté.

(
Il court au lieu du combat.)




Molière, Don Juan (1665), Acte III, scène 2, « La scène du pauvre »


Séquence 4 : Le texte et sa représentation théâtrale du XVIIe siècle à nos jours . Molière, Don Juan. Acte I, scène 1, scène d'exposition

https://drive.google.com/file/d/0B4OSt_hVPMKceXp0cnFMVGVXR2s/view?usp=sharing


SGANARELLE, tenant une tabatière.
Quoi que puisse dire Aristote et toute la philosophie, il n'est rien d'égal au tabac : c'est la passion des honnêtes gens, et qui vit sans tabac n'est pas digne de vivre. Non seulement il réjouit et purge les cerveaux humains, mais encore il instruit les âmes à la vertu, et l'on apprend avec lui à devenir honnête homme. Ne voyez-vous pas bien, dès qu'on en prend, de quelle manière obligeante on en use avec tout le monde, et comme on est ravi d'en donner à droit et à gauche, partout où l'on se trouve ? On n'attend pas même qu'on en demande, et l'on court au-devant du souhait des gens : tant il est vrai que le tabac inspire des sentiments d'honneur et de vertu à tous ceux qui en prennent. Mais c'est assez de cette matière. Reprenons un peu notre discours. Si bien donc, cher Gusman, que Done Elvire, ta maîtresse, surprise de notre départ, s'est mise en campagne après nous, et son cœur, que mon maître a su toucher trop fortement, n'a pu vivre, dis-tu, sans le venir chercher ici. Veux-tu qu'entre nous je te dise ma pensée ? J'ai peur qu'elle ne soit mal payée de son amour, que son voyage en cette ville produise peu de fruit, et que vous eussiez autant gagné à ne bouger de là.

GUSMAN
Et la raison encore ? Dis-moi, je te prie, Sganarelle, qui peut t'inspirer une peur d'un si mauvais augure ? Ton maître t'a-t-il ouvert son cœur là-dessus, et t'a-t-il dit qu'il eût pour nous quelque froideur qui l'ait obligé à partir ?

SGANARELLE
Non pas ; mais, à vue de pays, je connais à peu près le train des choses ; et sans qu'il m'ait encore rien dit, je gagerais presque que l'affaire va là. Je pourrais peut-être me tromper ; mais enfin, sur de tels sujets, l'expérience m'a pu donner quelques lumières.

GUSMAN
Quoi ? ce départ si peu prévu serait une infidélité de Dom Juan ? Il pourrait faire cette injure aux chastes feux de Done Elvire ?

SGANARELLE
Non, c'est qu'il est jeune encore, et qu'il n'a pas le courage.

GUSMAN
Un homme de sa qualité ferait une action si lâche ?

SGANARELLE
Eh oui, sa qualité ! La raison en est belle, et c'est par là qu'il s'empêcherait des choses.

GUSMAN
Mais les saints nœuds du mariage le tiennent engagé.

SGANARELLE
Eh ! mon pauvre Gusman, mon ami, tu ne sais pas encore, crois-moi, quel homme est Dom Juan.

GUSMAN
Je ne sais pas, de vrai, quel homme il peut être, s'il faut qu'il nous ait fait cette perfidie ; et je ne comprends point comme après tant d'amour et tant d'impatience témoignée, tant d'hommages pressants, de vœux, de soupirs et de larmes, tant de lettres passionnées, de protestations ardentes et de serments réitérés, tant de transports enfin et tant d'emportements qu'il a fait paraître, jusqu'à forcer, dans sa passion, l'obstacle sacré d'un couvent, pour mettre Done Elvire en sa puissance, je ne comprends pas, dis-je, comme, après tout cela, il aurait le cœur de pouvoir manquer à sa parole.

SGANARELLE
Je n'ai pas grande peine à le comprendre, moi ; et si tu connaissais le pèlerin, tu trouverais la chose assez facile pour lui. Je ne dis pas qu'il ait changé de sentiments pour Done Elvire, je n'en ai point de certitude encore : tu sais que, par son ordre, je partis avant lui, et depuis son arrivée il ne m'a point entretenu ; mais, par précaution, je t'apprends, inter nos, que tu vois en Dom Juan, mon maître, le plus grand scélérat que la terre ait jamais porté, un enragé, un chien, un diable, un Turc, un hérétique, qui ne croit ni Ciel, ni Enfer, ni loup-garou, qui passe cette vie en véritable bête brute, en pourceau d'Epicure, en vrai Sardanapale, qui ferme l'oreille à toutes les remontrances qu'on lui peut faire, et traite de billevesées tout ce que nous croyons. Tu me dis qu'il a épousé ta maîtresse: crois qu'il aurait plus fait pour sa passion, et qu'avec elle il aurait encore épousé toi, son chien et son chat. Un mariage ne lui coûte rien à contracter ; il ne se sert point d'autres pièges pour attraper les belles, et c'est un épouseur à toutes mains. Dame, demoiselle, bourgeoise, paysanne, il ne trouve rien de trop chaud ni de trop froid pour lui ; et si je te disais le nom de toutes celles qu'il a épousées en divers lieux, ce serait un chapitre à durer jusques au soir. Tu demeures surpris et changes de couleur à ce discours ; ce n'est là qu'une ébauche du personnage, et pour en achever le portrait, il faudrait bien d'autres coups de pinceau. Suffit qu'il faut que le courroux du Ciel l'accable quelque jour ; qu'il me vaudrait bien mieux d'être au diable que d'être à lui, et qu'il me fait voir tant d'horreurs, que je souhaiterais qu'il fût déjà je ne sais où. Mais un grand seigneur méchant homme est une terrible chose ; il faut que je lui sois fidèle, en dépit que j'en aie : la crainte en moi fait l'office du zèle, bride mes sentiments, et me réduit d'applaudir bien souvent à ce que mon âme déteste. Le voilà qui vient se promener dans ce palais : séparons-nous. Écoute au moins : je t'ai fait cette confidence avec franchise, et cela m'est sorti un peu bien vite de la bouche ; mais s'il fallait qu'il en vînt quelque chose à ses oreilles, je dirais hautement que tu aurais menti. 










Molière, Don Juan, Acte I, scène 1 : scène d'exposition


Séquence 4 : Le texte et sa représentation théâtrale du XVIIe siècle à nos jours . Texte complémentaire : Kierkegaard



Kierkegaard: Don Juan et la séduction 



Quelle est la force par laquelle Don Juan séduit ? C'est celle du désir : l'énergie du désir sensuel. Dans chaque femme, il désire la féminité tout entière, et c'est en cela que se trouve la puissance, sensuellement idéalisante, avec laquelle il embellit et vainc sa proie en même temps. Le réflexe de cette passion gigantesque embellit et agrandit l'objet du désir qui rougit à son reflet, en une beauté supérieure. Comme le feu de l'enthousiaste illumine avec un éclat séduisant jusqu'aux premiers venus qui ont des rapports avec lui, ainsi, en un sens beaucoup plus profond, éclaire-t-il chaque jeune fille, car son rapport avec elle est essentiel. Et c'est pourquoi toutes les différences particulières s'évanouissent devant ce qui est l'essentiel : être femme. Il rajeunit les vieilles de telle sorte qu'elles entrent au beau milieu de la féminité, il mûrit les enfants presque en un clin d'oeil ; tout ce qui est féminin est sa proie. [...] Écoutez Don Juan ; si, en l'écoutant, vous n'obtenez pas une idée de lui, vous ne l'obtiendrez jamais. Écoutez le début de sa vie. Comme la foudre sort des nuées ténébreuses de l'orage, ainsi s'élance-t-il des profondeurs du sérieux, plus rapide que la foudre, plus capricieux qu'elle et, pourtant, aussi sûr ; écoutez comme il se jette dans la richesse de la vie, comme il se brise contre son barrage inébranlable, écoutez ces sons de violon, légers et dansants, écoutez le signe de la joie, l'allégresse du plaisir, écoutez les délices solennelles de la jouissance ; écoutez sa fuite éperdue, — dans sa précipitation il se dépasse lui-même, toujours plus vite, de plus en plus irrésistible, écoutez les désirs effrénés de la passion, écoutez le murmure de l'amour, le chuchotement de la tentation, écoutez le tourbillon de la séduction, écoutez le silence de l'instant, — écoute, écoutez, écoutez Don Juan de Mozart.
                                                      Kierkegaard, Ou bien... ou bien..., pp. 79-82, Gallimard

jeudi 2 novembre 2017

Séquence 4 : Le texte et sa représentation théâtrale du XVIIe siècle à nos jours . Texte complémentaire : Otto Rank, Don Juan et le Double (1932)

https://drive.google.com/file/d/0B4OSt_hVPMKcZE1qWHlodW81clU/view?usp=sharing

Otto Rank, Don Juan et le Double (1932)

Mais de Mozart, l’artiste qui a insufflé une vie immortelle à cette création, nous connaissons un fait biographique qui nous montre bien sa disposition vis-à-vis de tout le problème du Don Juan, et qui en même temps jette une lumière sur les sources profondes de la production artistique . Comme ses prédécesseurs, ce n’est pas le motif érotique qui a inspiré ce grand maître, mais un motif tragique, dont l’action profonde nous a été rendue compréhensible par Freud, à l’occasion de l’étude d’un autre grand artiste . Le père de Mozart mourut juste à l’époque où le compositeur commençait à étudier le sujet que lui proposait son librettiste Da Ponte . Quelques mois plus tard, mourut aussi son meilleur ami, Barisani . Tous les biographes insistent sur le fait que l’artiste a profité de la création de Don Giovanni pour soulager son âme opprimée, tous racontent avec quelle intensité il s’est jeté sur le travail . La légende d’après laquelle il aurait écrit l’ouverture en une seule nuit montre bien à quel point Mozart donnait à son entourage l’impression d’être comme possédé par son travail . On sait que, d’après les conceptions psychanalytiques, la mort du père provoque des réactions affectives ambivalentes qui sommeillent chez tout homme et surtout chez l’artiste . Il est alors bien compréhensible que de tels événements aient poussé Mozart à une sorte de transfiguration de son sujet, pour affirmer ainsi par un acte de compensation sa tendance à la vie .
A côté de cet événement personnel, quelle a été la part qui revient à la musique elle-même comme expression artistique dans ce chef-d’oeuvre ? Manquant en une certaine mesure de compréhension pour les moyens d’expression dont dispose la musique, nous ne pouvons formuler là-dessus que des hypothèses. Il semble que la musique, grâce à sa faculté d’exprimer parallèlement différents mouvements affectifs, soit particulièrement capable de représenter et de déterminer les conflits ambivalents . Or, il existe dès le début, dans le fond même du caractère de Don Juan, une rupture entre cette sensualité sans frein qui le caractérise d’une part, et de l’autre le sentiment de culpabilité et la crainte du châtiment . Cette dualité est au fond une lutte entre la joie de vivre et la crainte de la mort . Il n’y a que la musique qui, du fait de la souplesse de ses moyens d’expression, puisse traduire si parfaitement la simultanéité de ces deux sentiments contradictoires . Tandis que l’orchestre marque par les accords graves (le chant du convive de pierre) le pénible conflit qui pèse sur la conscience du héros, s’élève par-dessus cette voix dans des rythmes passionnés la nature indomptable et la joie voluptueuse du conquérant, avec une sensualité comme on la chercherait en vain dans toute la littérature si riche du Don Juan .

Otto Rank, Don Juan et le Double, Essais psychanalytiques

Séquence 2 Comment les poètes traduisent la fuite du temps, texte complémentaire : Baudelaire, "L'Horloge"


https://drive.google.com/file/d/0B4OSt_hVPMKcZ0dtM3BONXp4QUk/view?usp=sharing


Horloge ! dieu sinistre, effrayant, impassible,
Dont le doigt nous menace et nous dit : «Souviens-toi !
Les vibrantes Douleurs dans ton coeur plein d'effroi
Se planteront bientôt comme dans une cible,

Le Plaisir vaporeux fuira vers l'horizon
Ainsi qu'une sylphide au fond de la coulisse ;
Chaque instant te dévore un morceau du délice
À chaque homme accordé pour toute sa saison.

Trois mille six cents fois par heure, la Seconde
Chuchote : Souviens-toi ! - Rapide, avec sa voix
D'insecte, Maintenant dit : ‘’Je suis Autrefois,
Et j'ai pompé ta vie avec ma trompe immonde !’’

Remember ! Souviens-toi, prodigue ! Esto memor !
(Mon gosier de métal parle toutes les langues.)
Les minutes, mortel folâtre, sont des gangues
Qu'il ne faut pas lâcher sans en extraire l'or !

Souviens-toi que le Temps est un joueur avide
Qui gagne sans tricher, à tout coup ! c'est la loi.
Le jour décroît ; la nuit augmente ; souviens-toi !
Le gouffre a toujours soif ; la clepsydre se vide.

Tantôt sonnera l'heure où le divin Hasard,
Où l'auguste Vertu, ton épouse encor vierge,
Où le Repentir même (oh ! la dernière auberge !),
Où tout te dira : Meurs, vieux lâche ! il est trop tard !»


           Charles BAUDELAIRE, « L’horloge »Les Fleurs du Mal (1857)


Séquence 2 Comment les poètes traduisent la fuite du temps, texte complémentaire : Musset, "Souvenir"


https://drive.google.com/file/d/0B4OSt_hVPMKcWVNJdmF4elQ5SWM/view?usp=sharing

Les voilà, ces coteaux, ces bruyères fleuries,
Et ces pas argentins sur le sable muet,
Ces sentiers amoureux, remplis de causeries,
Où son bras m'enlaçait.
Les voilà, ces sapins à la sombre verdure,
Cette gorge profonde aux nonchalants détours,
Ces sauvages amis, dont l'antique murmure
A bercé mes beaux jours.
Les voilà, ces buissons où toute ma jeunesse,
Comme un essaim d'oiseaux, chante au bruit de mes pas.
Lieux charmants, beau désert où passa ma maîtresse,
Ne m'attendiez-vous pas ?
Ah ! laissez-les couler, elles me sont bien chères,
Ces larmes que soulève un cœur encor blessé !
Ne les essuyez pas, laissez sur mes paupières
Ce voile du passé ! 
    Alfred de Musset,  « Souvenir », Poésies nouvelles  (1850)

mercredi 1 novembre 2017

Séquence 4 : Le texte et sa représentation théâtrale du XVIIe siècle à nos jours . Molière, Don Juan. Acte V, scène V et VI : le dénouement


https://drive.google.com/file/d/0B4OSt_hVPMKcWnZqREFrZWJkV28/view?usp=sharing


SCÈNE V
DOM JUAN, UN SPECTRE, en femme voilée, SGANARELLE.


LE SPECTRE, en femme voilée. — Dom Juan n'a plus qu'un moment à pouvoir profiter de la miséricorde du Ciel, et s'il ne se repent ici, sa perte est résolue.
SGANARELLE.— Entendez-vous, Monsieur?
DOM JUAN.— Qui ose tenir ces paroles? Je crois connaître cette voix.
SGANARELLE.— Ah, Monsieur, c'est un spectre, je le reconnais au marcher.
DOM JUAN.— Spectre, fantôme, ou diable, je veux voir ce que c'est.

Le Spectre change de figure, et représente le Temps avec sa faux à la main.
SGANARELLE.— Ô Ciel! voyez-vous, Monsieur, ce changement de figure?
DOM JUAN.— Non, non, rien n'est capable de m'imprimer de la terreur, et je veux éprouver avec mon épée si c'est un corps ou un esprit.

Le Spectre s'envole dans le temps que Dom Juan le veut frapper.

SGANARELLE.— Ah, Monsieur, rendez-vous à tant de preuves, et jetez-vous vite dans le repentir. DOM JUAN.— Non, non, il ne sera pas dit, quoi qu'il arrive, que je sois capable de me repentir, allons, suis-moi.

SCÈNE VI

LA STATUE, DOM JUAN, SGANARELLE.

LA STATUE.— Arrêtez, Dom Juan, vous m'avez hier donné parole de venir manger avec moi. DOM JUAN.— Oui, où faut-il aller?
LA STATUE.— Donnez-moi la main.
DOM JUAN.— La voilà.
LA STATUE.— Dom Juan, l'endurcissement au péché traîne une mort funeste, et les grâces du Ciel que l'on renvoie, ouvrent un chemin à sa foudre.
DOM JUAN.— Ô Ciel, que sens-je? Un feu invisible me brûle, je n'en puis plus, et tout mon corps devient un brasier ardent, ah!

Le tonnerre tombe avec un grand bruit et de grands éclairs sur Dom Juan, la terre s'ouvre et l'abîme, et il sort de grands feux de l'endroit où il est tombé.

SGANARELLE.— Ah mes gages ! mes gages ! Voilà par sa mort un chacun satisfait, Ciel offensé, lois violées, filles séduites, familles déshonorées, parents outragés, femmes mises à mal, maris poussés à bout, tout le monde est content; il n'y a que moi seul de malheureux, qui après tant d'années de service, n'ai point d'autre récompense que de voir à mes yeux l'impiété de mon maître, punie par le plus épouvantable châtiment du monde . Mes gages, mes gages, mes gages.



Molière, Don Juan, Acte V, scènes 5 et 6, dénouement


https://www.youtube.com/watch?v=7cb1QmTkOAI