Affichage des articles dont le libellé est Séquence 4: Don Juan. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Séquence 4: Don Juan. Afficher tous les articles

samedi 3 mars 2018

Séquence 4 : Le texte et sa représentation théâtrale du XVIIe siècle à nos jours : Anne Ubersfeld

Anne Ubersfeld, « Le texte dramatique » in Le Théâtre


 « L'une des caractéristiques les plus étonnantes du texte théâtral, la moins visible mais peut-être la plus importante, c'est son caractère incomplet. Les autres textes de fiction doivent, dans une certaine mesure, combler l'imagination du lecteur : la mansarde de Lucien de Rubempré, le jardin enchanté de La Faute de l'abbé Mouret, le champ de bataille de Guerre et paix sont des lieux sur lesquels le lecteur reçoit assez de renseignements pour se les figurer à loisir, même si ces figurations sont individuellement assez différentes. De même, les personnages sont décrits assez fidèlement pour que le lecteur puisse vivre imaginairement avec eux. Ce travail de détermination irait contre les possibilités de la scène : il faut que la représentation puisse avoir lieu n'importe où et que n'importe qui puisse jouer le personnage. Un exemple frappant, le début du Misanthrope, qui ne souffle mot des rapports entre les personnages, ni entre les personnages et les lieux. Comment ces personnages arrivent-ils ? En courant, au pas ? Lequel va devant ? Ou sont-ils déjà là, debout, assis ? Le texte n'en dit rien. Rien non plus sur l'âge des personnages. Est-ce le même ? Y en a-t-il un qui paraisse l'aîné ? Lequel ? Autant d'éléments sur lesquels le texte reste résolument muet. Ce sera le travail du metteur en scène de donner les réponses. Réponses absolument nécessaires : il faut bien que les personnages se présentent de telle ou telle façon. En outre, ni l'aspect ni la présentation ne sont neutres : le rapport Alceste-Philinte et, par là, le sens même du personnage d'Alceste et de toute la pièce seront fixés dans le premier instant. Quelles que soient les modifications ultérieures apportées à ces premières images, elles devront s'inscrire en différence par rapport à elles. Ainsi dans la mise en scène de Jean-Pierre Vincent (Théâtre national de Strasbourg, 1977), Alceste est assis dans une sorte de certitude boudeuse, côté cour, et Philinte, debout auprès de lui, a l'air de s'excuser comme un jeune garçon pris en faute. Tout le développement ultérieur est déterminé par ce départ ; or il est une pure création du metteur en scène : l'incomplétude du texte oblige le metteur en scène à prendre un parti. [...] »

dimanche 5 novembre 2017

Séquence 4 : Le texte et sa représentation théâtrale du XVIIe siècle à nos jours . Molière, Don Juan. Acte III, scène 2, la scène du pauvre



https://drive.google.com/file/d/0B4OSt_hVPMKcQmJiWGk4SVJtalU/view?usp=sharing


SGANARELLE.- Enseignez-nous un peu le chemin qui mène à la ville.
LE PAUVRE.- Vous n'avez qu'à suivre cette route, Messieurs, et détourner à main droite quand vous serez au bout de la forêt. Mais je vous donne avis que vous devez vous tenir sur vos gardes, et que depuis quelque temps il y a des voleurs ici autour.
DOM JUAN.- Je te suis bien obligé, mon ami, et je te rends grâce de tout mon cœur.
LE PAUVRE.- Si vous vouliez, Monsieur, me secourir de quelque aumône.
DOM JUAN.- Ah, ah, ton avis est intéressé, à ce que je vois.
LE PAUVRE.- Je suis un pauvre homme, Monsieur, retiré tout seul dans ce bois depuis dix ans, et je ne manquerai pas de prier le Ciel qu'il vous donne toute sorte de biens.
DOM JUAN.- Eh, prie-le qu'il te donne un habit, sans te mettre en peine des affaires des autres.
SGANARELLE.- Vous ne connaissez pas Monsieur, bon homme, il ne croit qu'en deux et deux sont quatre, et en quatre et quatre sont huit.
DOM JUAN.- Quelle est ton occupation parmi ces arbres ?
LE PAUVRE.- De prier le Ciel tout le jour pour la prospérité des gens de bien qui me donnent quelque chose.
DOM JUAN.- Il ne se peut donc pas que tu ne sois bien à ton aise.
LE PAUVRE.- Hélas, Monsieur, je suis dans la plus grande nécessité du monde.
DOM JUAN.- Tu te moques; un homme qui prie le Ciel tout le jour, ne peut pas manquer d'être bien dans ses affaires.
LE PAUVRE.- Je vous assure, Monsieur, que le plus souvent je n'ai pas un morceau de pain à mettre sous les dents.
DOM JUAN.- Voilà qui est étrange, et tu es bien mal reconnu de tes soins; ah, ah, je m'en vais te donner un Louis d'or tout à l'heure, pourvu que tu veuilles jurer.
LE PAUVRE.- Ah, Monsieur, voudriez-vous que je commisse un tel péché ?
DOM JUAN.- Tu n'as qu'à voir si tu veux gagner un Louis d'or ou non, en voici un que je te donne si tu jures, tiens il faut jurer.
LE PAUVRE.- Monsieur.
SGANARELLE.- Va, va, jure un peu, il n'y a pas de mal.
DOM JUAN.- Prends, le voilà, prends te dis-je, mais jure donc.
LE PAUVRE.- Non Monsieur, j'aime mieux mourir de faim.
DOM JUAN.- Va, va, je te le donne pour l'amour de l'humanité, mais que vois-je là ? Un homme attaqué par trois autres ? La partie est trop inégale, et je ne dois pas souffrir cette lâcheté.

(
Il court au lieu du combat.)




Molière, Don Juan (1665), Acte III, scène 2, « La scène du pauvre »


Séquence 4 : Le texte et sa représentation théâtrale du XVIIe siècle à nos jours . Molière, Don Juan. Acte I, scène 1, scène d'exposition

https://drive.google.com/file/d/0B4OSt_hVPMKceXp0cnFMVGVXR2s/view?usp=sharing


SGANARELLE, tenant une tabatière.
Quoi que puisse dire Aristote et toute la philosophie, il n'est rien d'égal au tabac : c'est la passion des honnêtes gens, et qui vit sans tabac n'est pas digne de vivre. Non seulement il réjouit et purge les cerveaux humains, mais encore il instruit les âmes à la vertu, et l'on apprend avec lui à devenir honnête homme. Ne voyez-vous pas bien, dès qu'on en prend, de quelle manière obligeante on en use avec tout le monde, et comme on est ravi d'en donner à droit et à gauche, partout où l'on se trouve ? On n'attend pas même qu'on en demande, et l'on court au-devant du souhait des gens : tant il est vrai que le tabac inspire des sentiments d'honneur et de vertu à tous ceux qui en prennent. Mais c'est assez de cette matière. Reprenons un peu notre discours. Si bien donc, cher Gusman, que Done Elvire, ta maîtresse, surprise de notre départ, s'est mise en campagne après nous, et son cœur, que mon maître a su toucher trop fortement, n'a pu vivre, dis-tu, sans le venir chercher ici. Veux-tu qu'entre nous je te dise ma pensée ? J'ai peur qu'elle ne soit mal payée de son amour, que son voyage en cette ville produise peu de fruit, et que vous eussiez autant gagné à ne bouger de là.

GUSMAN
Et la raison encore ? Dis-moi, je te prie, Sganarelle, qui peut t'inspirer une peur d'un si mauvais augure ? Ton maître t'a-t-il ouvert son cœur là-dessus, et t'a-t-il dit qu'il eût pour nous quelque froideur qui l'ait obligé à partir ?

SGANARELLE
Non pas ; mais, à vue de pays, je connais à peu près le train des choses ; et sans qu'il m'ait encore rien dit, je gagerais presque que l'affaire va là. Je pourrais peut-être me tromper ; mais enfin, sur de tels sujets, l'expérience m'a pu donner quelques lumières.

GUSMAN
Quoi ? ce départ si peu prévu serait une infidélité de Dom Juan ? Il pourrait faire cette injure aux chastes feux de Done Elvire ?

SGANARELLE
Non, c'est qu'il est jeune encore, et qu'il n'a pas le courage.

GUSMAN
Un homme de sa qualité ferait une action si lâche ?

SGANARELLE
Eh oui, sa qualité ! La raison en est belle, et c'est par là qu'il s'empêcherait des choses.

GUSMAN
Mais les saints nœuds du mariage le tiennent engagé.

SGANARELLE
Eh ! mon pauvre Gusman, mon ami, tu ne sais pas encore, crois-moi, quel homme est Dom Juan.

GUSMAN
Je ne sais pas, de vrai, quel homme il peut être, s'il faut qu'il nous ait fait cette perfidie ; et je ne comprends point comme après tant d'amour et tant d'impatience témoignée, tant d'hommages pressants, de vœux, de soupirs et de larmes, tant de lettres passionnées, de protestations ardentes et de serments réitérés, tant de transports enfin et tant d'emportements qu'il a fait paraître, jusqu'à forcer, dans sa passion, l'obstacle sacré d'un couvent, pour mettre Done Elvire en sa puissance, je ne comprends pas, dis-je, comme, après tout cela, il aurait le cœur de pouvoir manquer à sa parole.

SGANARELLE
Je n'ai pas grande peine à le comprendre, moi ; et si tu connaissais le pèlerin, tu trouverais la chose assez facile pour lui. Je ne dis pas qu'il ait changé de sentiments pour Done Elvire, je n'en ai point de certitude encore : tu sais que, par son ordre, je partis avant lui, et depuis son arrivée il ne m'a point entretenu ; mais, par précaution, je t'apprends, inter nos, que tu vois en Dom Juan, mon maître, le plus grand scélérat que la terre ait jamais porté, un enragé, un chien, un diable, un Turc, un hérétique, qui ne croit ni Ciel, ni Enfer, ni loup-garou, qui passe cette vie en véritable bête brute, en pourceau d'Epicure, en vrai Sardanapale, qui ferme l'oreille à toutes les remontrances qu'on lui peut faire, et traite de billevesées tout ce que nous croyons. Tu me dis qu'il a épousé ta maîtresse: crois qu'il aurait plus fait pour sa passion, et qu'avec elle il aurait encore épousé toi, son chien et son chat. Un mariage ne lui coûte rien à contracter ; il ne se sert point d'autres pièges pour attraper les belles, et c'est un épouseur à toutes mains. Dame, demoiselle, bourgeoise, paysanne, il ne trouve rien de trop chaud ni de trop froid pour lui ; et si je te disais le nom de toutes celles qu'il a épousées en divers lieux, ce serait un chapitre à durer jusques au soir. Tu demeures surpris et changes de couleur à ce discours ; ce n'est là qu'une ébauche du personnage, et pour en achever le portrait, il faudrait bien d'autres coups de pinceau. Suffit qu'il faut que le courroux du Ciel l'accable quelque jour ; qu'il me vaudrait bien mieux d'être au diable que d'être à lui, et qu'il me fait voir tant d'horreurs, que je souhaiterais qu'il fût déjà je ne sais où. Mais un grand seigneur méchant homme est une terrible chose ; il faut que je lui sois fidèle, en dépit que j'en aie : la crainte en moi fait l'office du zèle, bride mes sentiments, et me réduit d'applaudir bien souvent à ce que mon âme déteste. Le voilà qui vient se promener dans ce palais : séparons-nous. Écoute au moins : je t'ai fait cette confidence avec franchise, et cela m'est sorti un peu bien vite de la bouche ; mais s'il fallait qu'il en vînt quelque chose à ses oreilles, je dirais hautement que tu aurais menti. 










Molière, Don Juan, Acte I, scène 1 : scène d'exposition


Séquence 4 : Le texte et sa représentation théâtrale du XVIIe siècle à nos jours . Texte complémentaire : Kierkegaard



Kierkegaard: Don Juan et la séduction 



Quelle est la force par laquelle Don Juan séduit ? C'est celle du désir : l'énergie du désir sensuel. Dans chaque femme, il désire la féminité tout entière, et c'est en cela que se trouve la puissance, sensuellement idéalisante, avec laquelle il embellit et vainc sa proie en même temps. Le réflexe de cette passion gigantesque embellit et agrandit l'objet du désir qui rougit à son reflet, en une beauté supérieure. Comme le feu de l'enthousiaste illumine avec un éclat séduisant jusqu'aux premiers venus qui ont des rapports avec lui, ainsi, en un sens beaucoup plus profond, éclaire-t-il chaque jeune fille, car son rapport avec elle est essentiel. Et c'est pourquoi toutes les différences particulières s'évanouissent devant ce qui est l'essentiel : être femme. Il rajeunit les vieilles de telle sorte qu'elles entrent au beau milieu de la féminité, il mûrit les enfants presque en un clin d'oeil ; tout ce qui est féminin est sa proie. [...] Écoutez Don Juan ; si, en l'écoutant, vous n'obtenez pas une idée de lui, vous ne l'obtiendrez jamais. Écoutez le début de sa vie. Comme la foudre sort des nuées ténébreuses de l'orage, ainsi s'élance-t-il des profondeurs du sérieux, plus rapide que la foudre, plus capricieux qu'elle et, pourtant, aussi sûr ; écoutez comme il se jette dans la richesse de la vie, comme il se brise contre son barrage inébranlable, écoutez ces sons de violon, légers et dansants, écoutez le signe de la joie, l'allégresse du plaisir, écoutez les délices solennelles de la jouissance ; écoutez sa fuite éperdue, — dans sa précipitation il se dépasse lui-même, toujours plus vite, de plus en plus irrésistible, écoutez les désirs effrénés de la passion, écoutez le murmure de l'amour, le chuchotement de la tentation, écoutez le tourbillon de la séduction, écoutez le silence de l'instant, — écoute, écoutez, écoutez Don Juan de Mozart.
                                                      Kierkegaard, Ou bien... ou bien..., pp. 79-82, Gallimard

jeudi 2 novembre 2017

Séquence 4 : Le texte et sa représentation théâtrale du XVIIe siècle à nos jours . Texte complémentaire : Otto Rank, Don Juan et le Double (1932)

https://drive.google.com/file/d/0B4OSt_hVPMKcZE1qWHlodW81clU/view?usp=sharing

Otto Rank, Don Juan et le Double (1932)

Mais de Mozart, l’artiste qui a insufflé une vie immortelle à cette création, nous connaissons un fait biographique qui nous montre bien sa disposition vis-à-vis de tout le problème du Don Juan, et qui en même temps jette une lumière sur les sources profondes de la production artistique . Comme ses prédécesseurs, ce n’est pas le motif érotique qui a inspiré ce grand maître, mais un motif tragique, dont l’action profonde nous a été rendue compréhensible par Freud, à l’occasion de l’étude d’un autre grand artiste . Le père de Mozart mourut juste à l’époque où le compositeur commençait à étudier le sujet que lui proposait son librettiste Da Ponte . Quelques mois plus tard, mourut aussi son meilleur ami, Barisani . Tous les biographes insistent sur le fait que l’artiste a profité de la création de Don Giovanni pour soulager son âme opprimée, tous racontent avec quelle intensité il s’est jeté sur le travail . La légende d’après laquelle il aurait écrit l’ouverture en une seule nuit montre bien à quel point Mozart donnait à son entourage l’impression d’être comme possédé par son travail . On sait que, d’après les conceptions psychanalytiques, la mort du père provoque des réactions affectives ambivalentes qui sommeillent chez tout homme et surtout chez l’artiste . Il est alors bien compréhensible que de tels événements aient poussé Mozart à une sorte de transfiguration de son sujet, pour affirmer ainsi par un acte de compensation sa tendance à la vie .
A côté de cet événement personnel, quelle a été la part qui revient à la musique elle-même comme expression artistique dans ce chef-d’oeuvre ? Manquant en une certaine mesure de compréhension pour les moyens d’expression dont dispose la musique, nous ne pouvons formuler là-dessus que des hypothèses. Il semble que la musique, grâce à sa faculté d’exprimer parallèlement différents mouvements affectifs, soit particulièrement capable de représenter et de déterminer les conflits ambivalents . Or, il existe dès le début, dans le fond même du caractère de Don Juan, une rupture entre cette sensualité sans frein qui le caractérise d’une part, et de l’autre le sentiment de culpabilité et la crainte du châtiment . Cette dualité est au fond une lutte entre la joie de vivre et la crainte de la mort . Il n’y a que la musique qui, du fait de la souplesse de ses moyens d’expression, puisse traduire si parfaitement la simultanéité de ces deux sentiments contradictoires . Tandis que l’orchestre marque par les accords graves (le chant du convive de pierre) le pénible conflit qui pèse sur la conscience du héros, s’élève par-dessus cette voix dans des rythmes passionnés la nature indomptable et la joie voluptueuse du conquérant, avec une sensualité comme on la chercherait en vain dans toute la littérature si riche du Don Juan .

Otto Rank, Don Juan et le Double, Essais psychanalytiques

mercredi 1 novembre 2017

Séquence 4 : Le texte et sa représentation théâtrale du XVIIe siècle à nos jours . Molière, Don Juan. Acte V, scène V et VI : le dénouement


https://drive.google.com/file/d/0B4OSt_hVPMKcWnZqREFrZWJkV28/view?usp=sharing


SCÈNE V
DOM JUAN, UN SPECTRE, en femme voilée, SGANARELLE.


LE SPECTRE, en femme voilée. — Dom Juan n'a plus qu'un moment à pouvoir profiter de la miséricorde du Ciel, et s'il ne se repent ici, sa perte est résolue.
SGANARELLE.— Entendez-vous, Monsieur?
DOM JUAN.— Qui ose tenir ces paroles? Je crois connaître cette voix.
SGANARELLE.— Ah, Monsieur, c'est un spectre, je le reconnais au marcher.
DOM JUAN.— Spectre, fantôme, ou diable, je veux voir ce que c'est.

Le Spectre change de figure, et représente le Temps avec sa faux à la main.
SGANARELLE.— Ô Ciel! voyez-vous, Monsieur, ce changement de figure?
DOM JUAN.— Non, non, rien n'est capable de m'imprimer de la terreur, et je veux éprouver avec mon épée si c'est un corps ou un esprit.

Le Spectre s'envole dans le temps que Dom Juan le veut frapper.

SGANARELLE.— Ah, Monsieur, rendez-vous à tant de preuves, et jetez-vous vite dans le repentir. DOM JUAN.— Non, non, il ne sera pas dit, quoi qu'il arrive, que je sois capable de me repentir, allons, suis-moi.

SCÈNE VI

LA STATUE, DOM JUAN, SGANARELLE.

LA STATUE.— Arrêtez, Dom Juan, vous m'avez hier donné parole de venir manger avec moi. DOM JUAN.— Oui, où faut-il aller?
LA STATUE.— Donnez-moi la main.
DOM JUAN.— La voilà.
LA STATUE.— Dom Juan, l'endurcissement au péché traîne une mort funeste, et les grâces du Ciel que l'on renvoie, ouvrent un chemin à sa foudre.
DOM JUAN.— Ô Ciel, que sens-je? Un feu invisible me brûle, je n'en puis plus, et tout mon corps devient un brasier ardent, ah!

Le tonnerre tombe avec un grand bruit et de grands éclairs sur Dom Juan, la terre s'ouvre et l'abîme, et il sort de grands feux de l'endroit où il est tombé.

SGANARELLE.— Ah mes gages ! mes gages ! Voilà par sa mort un chacun satisfait, Ciel offensé, lois violées, filles séduites, familles déshonorées, parents outragés, femmes mises à mal, maris poussés à bout, tout le monde est content; il n'y a que moi seul de malheureux, qui après tant d'années de service, n'ai point d'autre récompense que de voir à mes yeux l'impiété de mon maître, punie par le plus épouvantable châtiment du monde . Mes gages, mes gages, mes gages.



Molière, Don Juan, Acte V, scènes 5 et 6, dénouement


https://www.youtube.com/watch?v=7cb1QmTkOAI

dimanche 15 octobre 2017

Séquence 4 : Le texte et sa représentation théâtrale du XVIIe siècle à nos jours . Molière, Don Juan. Acte III, scène 2 "La scène du pauvre"

Molière, Don Juan. Acte III, scène 2 "La scène du pauvre"


SGANARELLE.- Enseignez-nous un peu le chemin qui mène à la ville.
LE PAUVRE.- Vous n'avez qu'à suivre cette route, Messieurs, et détourner à main droite quand vous serez au bout de la forêt. Mais je vous donne avis que vous devez vous tenir sur vos gardes, et que depuis quelque temps il y a des voleurs ici autour.
DOM JUAN.- Je te suis bien obligé, mon ami, et je te rends grâce de tout mon cœur.
LE PAUVRE.- Si vous vouliez, Monsieur, me secourir de quelque aumône.
DOM JUAN.- Ah, ah, ton avis est intéressé, à ce que je vois.
LE PAUVRE.- Je suis un pauvre homme, Monsieur, retiré tout seul dans ce bois depuis dix ans, et je ne manquerai pas de prier le Ciel qu'il vous donne toute sorte de biens.
DOM JUAN.- Eh, prie-le qu'il te donne un habit, sans te mettre en peine des affaires des autres.
SGANARELLE.- Vous ne connaissez pas Monsieur, bon homme, il ne croit qu'en deux et deux sont quatre, et en quatre et quatre sont huit.
DOM JUAN.- Quelle est ton occupation parmi ces arbres ?
LE PAUVRE.- De prier le Ciel tout le jour pour la prospérité des gens de bien qui me donnent quelque chose.
DOM JUAN.- Il ne se peut donc pas que tu ne sois bien à ton aise.
LE PAUVRE.- Hélas, Monsieur, je suis dans la plus grande nécessité du monde.
DOM JUAN.- Tu te moques; un homme qui prie le Ciel tout le jour, ne peut pas manquer d'être bien dans ses affaires.
LE PAUVRE.- Je vous assure, Monsieur, que le plus souvent je n'ai pas un morceau de pain à mettre sous les dents.
DOM JUAN.- Voilà qui est étrange, et tu es bien mal reconnu de tes soins; ah, ah, je m'en vais te donner un Louis d'or tout à l'heure, pourvu que tu veuilles jurer.
LE PAUVRE.- Ah, Monsieur, voudriez-vous que je commisse un tel péché ?
DOM JUAN.- Tu n'as qu'à voir si tu veux gagner un Louis d'or ou non, en voici un que je te donne si tu jures, tiens il faut jurer.
LE PAUVRE.- Monsieur.
SGANARELLE.- Va, va, jure un peu, il n'y a pas de mal.
DOM JUAN.- Prends, le voilà, prends te dis-je, mais jure donc.
LE PAUVRE.- Non Monsieur, j'aime mieux mourir de faim.
DOM JUAN.- Va, va, je te le donne pour l'amour de l'humanité, mais que vois-je là ? Un homme attaqué par trois autres ? La partie est trop inégale, et je ne dois pas souffrir cette lâcheté.

(
Il court au lieu du combat.)


Molière, Don Juan (1665), Acte III, scène 2, « La scène du pauvre »




Molière, Don Juan (1665), Acte III, scène 2, « La scène du pauvre »

Séquence 4 : Le texte et sa représentation théâtrale du XVIIe siècle à nos jours . Molière, Don Juan. Acte I, scène 1.



Molière, Don Juan, Acte I, scène 1 : scène d'exposition





SGANARELLE, tenant une tabatière.
Quoi que puisse dire Aristote et toute la philosophie, il n'est rien d'égal au tabac : c'est la passion des honnêtes gens, et qui vit sans tabac n'est pas digne de vivre. Non seulement il réjouit et purge les cerveaux humains, mais encore il instruit les âmes à la vertu, et l'on apprend avec lui à devenir honnête homme. Ne voyez-vous pas bien, dès qu'on en prend, de quelle manière obligeante on en use avec tout le monde, et comme on est ravi d'en donner à droit et à gauche, partout où l'on se trouve ? On n'attend pas même qu'on en demande, et l'on court au-devant du souhait des gens : tant il est vrai que le tabac inspire des sentiments d'honneur et de vertu à tous ceux qui en prennent. Mais c'est assez de cette matière. Reprenons un peu notre discours. Si bien donc, cher Gusman, que Done Elvire, ta maîtresse, surprise de notre départ, s'est mise en campagne après nous, et son cœur, que mon maître a su toucher trop fortement, n'a pu vivre, dis-tu, sans le venir chercher ici. Veux-tu qu'entre nous je te dise ma pensée ? J'ai peur qu'elle ne soit mal payée de son amour, que son voyage en cette ville produise peu de fruit, et que vous eussiez autant gagné à ne bouger de là.
GUSMAN
Et la raison encore ? Dis-moi, je te prie, Sganarelle, qui peut t'inspirer une peur d'un si mauvais augure ? Ton maître t'a-t-il ouvert son cœur là-dessus, et t'a-t-il dit qu'il eût pour nous quelque froideur qui l'ait obligé à partir ?
SGANARELLE
Non pas ; mais, à vue de pays, je connais à peu près le train des choses ; et sans qu'il m'ait encore rien dit, je gagerais presque que l'affaire va là. Je pourrais peut-être me tromper ; mais enfin, sur de tels sujets, l'expérience m'a pu donner quelques lumières.
GUSMAN
Quoi ? ce départ si peu prévu serait une infidélité de Dom Juan ? Il pourrait faire cette injure aux chastes feux de Done Elvire ?
SGANARELLE
Non, c'est qu'il est jeune encore, et qu'il n'a pas le courage.
GUSMAN
Un homme de sa qualité ferait une action si lâche ?
SGANARELLE
Eh oui, sa qualité ! La raison en est belle, et c'est par là qu'il s'empêcherait des choses.
GUSMAN
Mais les saints nœuds du mariage le tiennent engagé.
SGANARELLE
Eh ! mon pauvre Gusman, mon ami, tu ne sais pas encore, crois-moi, quel homme est Dom Juan.
GUSMAN
Je ne sais pas, de vrai, quel homme il peut être, s'il faut qu'il nous ait fait cette perfidie ; et je ne comprends point comme après tant d'amour et tant d'impatience témoignée, tant d'hommages pressants, de vœux, de soupirs et de larmes, tant de lettres passionnées, de protestations ardentes et de serments réitérés, tant de transports enfin et tant d'emportements qu'il a fait paraître, jusqu'à forcer, dans sa passion, l'obstacle sacré d'un couvent, pour mettre Done Elvire en sa puissance, je ne comprends pas, dis-je, comme, après tout cela, il aurait le cœur de pouvoir manquer à sa parole.
SGANARELLE
Je n'ai pas grande peine à le comprendre, moi ; et si tu connaissais le pèlerin, tu trouverais la chose assez facile pour lui. Je ne dis pas qu'il ait changé de sentiments pour Done Elvire, je n'en ai point de certitude encore : tu sais que, par son ordre, je partis avant lui, et depuis son arrivée il ne m'a point entretenu ; mais, par précaution, je t'apprends, inter nos, que tu vois en Dom Juan, mon maître, le plus grand scélérat que la terre ait jamais porté, un enragé, un chien, un diable, un Turc, un hérétique, qui ne croit ni Ciel, ni Enfer, ni loup-garou, qui passe cette vie en véritable bête brute, en pourceau d'Epicure, en vrai Sardanapale, qui ferme l'oreille à toutes les remontrances qu'on lui peut faire, et traite de billevesées tout ce que nous croyons. Tu me dis qu'il a épousé ta maîtresse: crois qu'il aurait plus fait pour sa passion, et qu'avec elle il aurait encore épousé toi, son chien et son chat. Un mariage ne lui coûte rien à contracter ; il ne se sert point d'autres pièges pour attraper les belles, et c'est un épouseur à toutes mains. Dame, demoiselle, bourgeoise, paysanne, il ne trouve rien de trop chaud ni de trop froid pour lui ; et si je te disais le nom de toutes celles qu'il a épousées en divers lieux, ce serait un chapitre à durer jusques au soir. Tu demeures surpris et changes de couleur à ce discours ; ce n'est là qu'une ébauche du personnage, et pour en achever le portrait, il faudrait bien d'autres coups de pinceau. Suffit qu'il faut que le courroux du Ciel l'accable quelque jour ; qu'il me vaudrait bien mieux d'être au diable que d'être à lui, et qu'il me fait voir tant d'horreurs, que je souhaiterais qu'il fût déjà je ne sais où. Mais un grand seigneur méchant homme est une terrible chose ; il faut que je lui sois fidèle, en dépit que j'en aie : la crainte en moi fait l'office du zèle, bride mes sentiments, et me réduit d'applaudir bien souvent à ce que mon âme déteste. Le voilà qui vient se promener dans ce palais : séparons-nous. Écoute au moins : je t'ai fait cette confidence avec franchise, et cela m'est sorti un peu bien vite de la bouche ; mais s'il fallait qu'il en vînt quelque chose à ses oreilles, je dirais hautement que tu aurais menti. 









Molière, Don Juan, Acte I, scène 1 : scène d'exposition


vendredi 13 octobre 2017

Séquence 4 : Le texte et sa représentation théâtrale du XVIIe siècle à nos jours . Molière, Don Juan: fiche présentation

Séquence 4 : Le texte et sa représentation théâtrale du XVIIe siècle à nos jours . Molière, Don Juan

Séquence IV / Œuvre intégrale
Molière, Don Juan (15 février 1665)


Objet d'étude
Le texte théâtral et sa représentation du XVIIe siècle à nos jours








Problématique
Peut-on dire que le personnage de Don Juan est libre ? Comment le Dom Juan de Molière représente, en dehors de l’apparence d’un séducteur patenté, un homme complexe, porteur de révoltes et de transgressions ?
Objectifs de connaissances Le baroque et le classicisme
Lectures analytiques
1) scène d'exposition, Acte I, scène 1 de "Quoi que puisse dire Aristote" à  "je dirais hautement que tu aurais menti"

2) la scène du pauvre, Acte III, scène 3, de  "Enseignez-nous un peu le chemin" à  "je ne dois pas souffrir cette lâcheté"

3) le dénouement : Acte V, scène 5 et 6, de "Don Juan n'a plus qu'un moment [...]" à "Mes gages, mes gages, mes gages."
Textes complémentaires
pour l'entretien
Otto Rank, Don Juan et le double (1932)

Kierkegaard, Ou bien...ou bien...(1843)

Sur la mise en scène : Anne Ubersfeld et l'incomplétude

Outils d'analyse littéraire Vocabulaire d'analyse théâtrale
Lectures conseillées mais non obligatoires Barbey D'Aurevilly, Le plus bel amour de Don Juan ; Mérimée, Les âmes du purgatoire ; Laclos, Les Liaisons dangereuses ; Maupassant, Bel-Ami ; Mérimée, Carmen 
Activités de classe
Représentation par video du Don Juan  mise en scène de Jacques Lasalle

Extrait de l'opéra de Don Giovanni de Mozart / Teatro alla Scala, dirigé par Riccardo Muti

Milos Forman, Amadeus

1er Corpus : Racine, Bérénice ; M.Duras La Musica ; Eric-Emmanuel Schmitt, Petits crimes conjugaux.
2e Corpus : Molière, Le Misanthrope ; Musset, On ne badine pas avec l'amour ; Edmond Rostand, Chantecler






https://www.franceculture.fr/emissions/la-compagnie-des-auteurs/bac-de-francais-2017-2-le-theatre-moliere


Différentes réécritures de "Don Juan" :

XVIIe siècle


Tirso de Molina, El Burlador de Sevilla (théâtre), 1630.
Anonyme, L’Ateista fulminato (théâtre), début XVIIe.
Giacanta Andrea Cicognini, Il Convitato di Pietra (théâtre), 1640.
Anonyme, Il Convitato di Pietra (canevas de Naples), milieu XVIIe.
Domenico Biancolelli, Le convive de pierre (canevas), 1658.
Nicolas Drouin Dorimon, Le Festin de Pierre ou le Fils criminel (théâtre), 1659.
Jean Deschamps Villiers, Le Festin de Pierre ou le Fils criminel (théâtre), 1660.
Molière, Dom Juan (théâtre), 1665.
Claude La Roze Rosimond, Le Nouveau Festin de Pierre ou l’Athée foudroyé (théâtre), 1670.
Thomas Shadwell, The Libertine (théâtre), 1676.
Thomas Corneille, Le Festin de Pierre (théâtre), 1690.
Andrea Perrucci « Preudarca », Il Convitato di pietra (théâtre), 1690.
XVIIIe siècle
Antonio de Zamora, Le Comte de Pierre, 1714.
Carlo Goldoni, Don Juan, 1730.
Wolfgang Amadeus Mozart / Lorenzo da Ponte, Don Giovanni (opéra), 1787.
Friedrich Schiller, Don Juan (poème), 1797.

XIXe siècle


E.T.A. Hoffmann, « Don Juan » (conte), 1813.
Heiberg, Don Juan, 1814.
Lord Byron, Don Juan, satire épique, 1824.
Christian Dietrich Grabbe, Don Juan et Faust, 1829.
Balzac, L’Elixir de longue vie, 1830.
Alexandre Pouchkine, L’Invité de pierre (« petite tragédie »), 1830.
Musset, Namouna (poésie), 1832.
Prosper Mérimée, Les Ames du Purgatoire (nouvelle), 1834.
Alexandre Dumas père, Don Juan de Marana ou la chute d’un ange (théâtre), 1836.
José de Espronceda, Don Juan de Marana, 1837.
Nikolaus Lenau, Don Juan (théâtre), 1844.
Jose Zorilla y Moral, Don Juan Tenorio (théâtre), José Corti, 1844.
Arthur de Gobineau, Les Adieux de Don Juan, 1844.
Charles Baudelaire, « Don Juan aux enfers », Les Fleurs du Mal, Spleen et Idéal, XV, 1846.
George Sand, Le Château des Désertes, 1851.

Charles Baudelaire, La Fin de Don Juan, projet de drame, 1853.
Alexis Tolstoï, Don Juan, 1862.
Jules Barbey d’Aurevilly, Le plus bel amour de Don Juan (nouvelle), 1864.
A.M. Guerra Junqueiro, La Mort de Don Juan (poème), 1874.
Juan de von Heyse, La Fin de Don Juan, 1884.
Verlaine, Don Juan pipé (poème), 1884.
Edmond Haraucourt, Don Juan de Mañara, 1898.
Konstantine Dmitrievitch Balmont, Don Juan, extraits d’un poème non écrit, 1898.

XXe siècle

Lesja Ukrainka, L’Invité de pierre, 1913.
Henri Ghéon, L’Homme de cendres.
Edmond Rostand, La dernière nuit de Don Juan (théâtre), 1921.
Azorin, Don Juan (roman), José Corti, 1922.
Michel de Ghelderode, Don Juan ou les Amants chimériques, Labor éditions, 1926.
Joseph Delteil, Saint Don Juan (roman), 1930-1961.
Vitaliano Brancati, Don Juan en Sicile, Fayard, 1940.
André Suarès, A l’Ombre de matines (dialogue), 1943.
Charles Bertin, Don Juan (théâtre), Labor éditions, 1945-1988.
Bertolt Brecht, Don Juan (théâtre), 1952-54.
Marie Noël, Le Jugement de Don Juan, miracle, Stock, 1955.
Montherlant, Don Juan (théâtre), 1958.
Ellery Queen, La mort de Don Juan (théâtre), 1958.
Roger Vailland, Monsieur Jean (théâtre), 1959.
Max Frisch, Don Juan ou l’amour de la géométrie (théâtre), Gallimard, 1962.
Gonzalo Torrente Ballester, Don Juan (roman), 1963.
Gilbert Cesbron, Don Juan en automne (roman), 1975.
Michel Butor, Don Juan dans les Yvelines (poème), 1977.
Pierre-Jean Remy, Don Juan (roman), Albin Michel, 1982.
Beatrix Beck, Don Juan des forêts, Grasset et Fasquelle, 1983.
Nicole Avril, Jeanne (roman), Flammarion, 1984.
Eric-Emmanuel Schmidt, La Nuit des Valognes (théâtre), Actes Sud, 1991.
Jean-Marie Laclavetine, Don Juan (scénario), Gallimard-Folio, 1998.
Denis Tillinac, Don Juan (roman), Robert Laffont, 1998.
Serge Behar, Don Juan 99 (théâtre), Bruno Leprince, 1999.
Cécile Philippe, Don Juan père et fils (roman), Mercure de France, 1999.