mercredi 5 juin 2019

5e séquence : Prologue de Gargantua


Séquence n°5 : François Rabelais, « Prologue »,
Gargantua (1534)
   Buveurs très illustres, et vous vérolés très précieux (car c'est à vous, non à d'autres que sont dédiés mes écrits). Alcibiade, quand il loue, dans le dialogue de Platon intitulé Le Banquet, son précepteur Socrate, sans conteste prince des philosophes, le déclare, entre autres propos, semblable aux Silènes. Les Silènes étaient jadis de petites boîtes, comme nous en voyons à présent dans les boutiques des apothicaires, peintes par-dessus de figures plaisantes et frivoles : harpies, satyres, oisons bridés, lièvres cornus, canes bâtées, boucs volants, cerfs attelés, et autres peintures telles, imaginées à plaisir pour inciter le monde à rire (tel était Silène, maître du bon Bacchus) ; mais au-dedans, l'on gardait de précieuses essences : baume, ambre gris, l’amone, musc, civette, pierreries et autres choses précieuses. C'est ainsi, disait-il, qu'était Socrate, parce qu'en considérant son extérieur, et en le jugeant sur l'apparence, on n'en aurait pas donné une pelure d'oignon, tant son corps était laid et son maintien ridicule : le nez pointu, un regard de taureau, un visage de fou, simple de manière, grossièrement vêtu, pauvre de biens, malheureux en amour, inapte à toutes les fonctions publiques, toujours riant, toujours défiant chacun à boire, toujours raillant, toujours dissimulant son divin savoir. Mais en ouvrant cette boîte, vous y auriez trouvé une céleste et inappréciable drogue : intelligence plus qu'humaine, extraordinaire vertu, courage invincible, sobriété sans égale, indiscutable constance, certitude parfaite, mépris incroyable de tout ce pourquoi les humains veillent, courent, travaillent, naviguent et bataillent.
    A quoi tend, selon vous, ce prélude et ce coup d'essai ? C'est que vous, mes bons disciples, avec quelques autres fous désœuvrés, en lisant les titres joyeux de certains livres de notre invention, Gargantua, Pantagruel, Fessepinte, La Dignité des braguettes, Des pois au lard accompagnés d'un commentaire, etc., vous estimez trop facilement qu'on y traite seulement de railleries, de bagatelles et de mensonges joyeux, puisque l'enseigne extérieure (c'est-à-dire le titre), si l'on ne cherche pas plus loin, offre ordinairement matière à dérision ou à plaisanterie. Mais il ne faut pas juger si légèrement les œuvres des hommes. Vous dites bien vous-mêmes que l'habit ne fait pas le moine, et tel est vêtu d'une cape espagnole qui n'a rien à voir avec l'Espagne. C'est pourquoi il faut ouvrir le livre et peser soigneusement ce qui y est exposé. Vous connaîtrez alors que l'essence contenue au-dedans est de bien autre valeur que ne le promettait la boîte : c'est-à-dire que les matières ici traitées ne sont pas si folâtre que le titre ci-dessus le laissait entendre
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Introduction et commentaire du « Prologue » de Gargantua
Au début du XVIe siècle, un nouveau mouvement littéraire, culturel et philosophique apparaît en France : l’humanisme. François Rabelais, auteur de cinq romans : Pantagruel (1532), Gargantua (1534), le Tiers Livre (1546), le Quart Livre (1552) et publié posthumement le Cinquième Livre (1565), l’illustre parfaitement. En effet, si ses romans ont un aspect particulièrement burlesque, c’est pour mieux critiquer l’enseignement traditionnel , les moines, etc., et pour promouvoir les idées de l’humanisme. Mais surtout ce prologue nous invite à nous méfier des apparences. En quoi ce prologue est-il déjà un manifeste de l’humanisme ? L’aspect comique de l’œuvre laisse place une visée didactique qui promeut l’humanisme.
I Le comique du prologue :
a) la laideur de Socrate qui va jusqu’à l’animalisation : « nez pointu », « regard de taureau », etc. .
b) Rabelais choisit son lecteur parmi les « vérolé » et les « buveurs illustres »
c) R. fait preuve d’une grande imagination pour inventer des titres d’œuvres imaginaires : « Fessepinte » ou bien « La Dignité des braguettes ».
d) Enfin R. revendique le rire : « inciter le monde à rire », « figures plaisantes »
II Visée didactique revendiquée :
a) R. insiste sur les qualités intellectuelles de Socrate : « intelligence plus qu’humaine », « divin savoir »
b) R. développe un raisonnement : utilisation de connecteurs logiques : « mais », « ainsi », « or »
c) R. se souvient de son passé de médecin avec les remèdes d’apothicaire : «  ambre », « baume », « amome », « civette »
III L’humanisme
a) R.raille les penchants de l’homme pour des activités futiles avec une énumération : « veillent, courent, travaillent, naviguent et bataillent  ».
b) R. oppose par une antithèse l’aspect physique de Socrate et son intelligence aiguë.
c) Enfin R . s’adresse au lecteur pour lui conseiller de passer outre l’apparence et apprendre à lire le monde.
Conclusion : Des préceptes de l’humanisme, nous retiendrons la demande faite au lecteur de ne pas rester sur un premier niveau de lecture, posture qui doit lui permettre d’accéder au savoir, à tous les savoirs. Nous retiendrons également l’éloge paradoxal de Socrate dont la laideur effrayante est compensé par une intelligence « divin[e] ».

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baume \bom\ masculin
Substance résineuse et odorante qui coule de certains végétaux et qu’on emploie souvent en médecine. En chimie, les baumes sont proprement des substances résineuses qui contiennent de l’acide benzoïque ou de l’acide cinnamique

Ambre Gris



une sécrétion formée au niveau des organes digestif des cachalots, ce produit est généralement utilisé en parfumerie. une matière première d'origine animale. Il s'agit en réalité des concrétions intestinales du cachalot, qui sont produites lorsque les parois de l'estomac sont blessées, généralement par les becs des calamars mangés par la bête.
Amome (un)
Syntagmes amome cardamome, espèce d'amome indigène de l'Inde qui produit des semences, dont les fruits sont utilisés en médecine ou pour les liqueurs de table; amome en grappe; faux amome, plante de la famille des ombellifères dont les semences ont une odeur analogue à celle de l'amome.

civette :



nom vernaculaire régional pour la ciboulette (Allium schoenoprasum) Civette , le nom vernaculaire de quelque trente espèces de mammifères carnivores de la famille des Viverridae, dont une sécrétion est utilisée en parfumerie mais aussi dans la fabrication de cigares.
Les harpies
ont en commun l'analogie avec un rapace féroce Dans la mythologie grecque, les Harpies sont des divinités mi-femmes, mi-oiseaux.
Les Harpies (ou Harpyes), étaient les filles du dieu marin Thaumas et de l'Océanide Électre (ne pas confondre avec la fille d'Agamemnon). Leur nombre et leur nom varient selon les auteurs. Aellô ou Nicothoé (la bourrasque), Ocypétès (vole-vite), et Célaeno (sombre nuée), étaient considérées par Hésiode comme des femmes ailées à la belle chevelure, puis petit à petit, la légende se modifia et elles prirent l'apparence de monstres épouvantables.
On les représentait comme des êtres monstrueux au corps d'oiseau et à la tête de femme. Elles avaient des serres acérées et répandaient une odeur infecte.
Elles passaient pour enlever (d'où le nom de "ravisseuses") les enfants et les âmes des morts. On retrouve d'ailleurs sur certains tombeaux leurs images emportant l'âme dans leurs serres.
Elles habitaient les îles Strophades, dans la mer d'Ionie, sur la côte du Péloponnèse. Plus tard Virgile les situera à l'entrée des Enfers avec les autres monstres.

oison bridé
(oiseau à qui l’on a passé une plume dans les ouvertures qui sont à la partie supérieure du bec, pour l’empêcher d’entrer dans les lieux fermés de haies; personne niaise et sotte à qui l’on fait croire ou faire tout ce que l’on veut)
Lièvre cornu
 un animal imaginaire du folklore américain, mélange entre un lièvre (jackrabbit) et une antilope (antelope). Il est habituellement représenté comme un lièvre avec des bois. On l'appelle aussi parfois « lapin cornu » (horny bunny), ce qui rejoint le nom scientifique Lepus cornutus que donnaient les naturalistes à ce qu'ils pensaient être jusqu'au xviiie siècle une espèce réelle1. Il est parfois appelé « Buckdjeuve » (de l'anglais « buck », un cerf, et « Djeuve », une variante orale du mot lièvre) en français, plus particulièrement en Acadie, voir dans la région du Madawaska



dimanche 17 mars 2019

3e Séquence Victor Hugo, Hernani (1830) : texte complémentaire William Shakespeare, Roméo et Juliette (1594), acte V, scène 3.


Séquence 3 : Le texte théâtral et sa représentation du XVIIe siècle à nos jours. Œuvre intégrale : Victor Hugo, Hernani
Document complémentaire destiné à l’entretien.

William Shakespeare, Roméo et Juliette (1594),
acte V, scène 3.
LAURENCE, allant vers le tombeau - Roméo ! (Dirigeant la lumière de sa lanterne sur l'entrée du tombeau.) Hélas ! hélas ! quel est ce sang qui tache le seuil de pierre de ce sépulcre ? Pourquoi ces épées abandonnées et sanglantes projettent-elles leur sinistre lueur sur ce lieu de paix ? (Il entre dans le monument.) Roméo ! Oh ! qu'il est pâle !... Quel est cet autre ? Quoi, Pâris (1) aussi ! baigné dans son sang ! Oh ! quelle heure cruelle est donc coupable de cette lamentable catastrophe ?... (Éclairant Juliette.) Elle remue ! (Juliette s'éveille  et se soulève.)

JULIETTE – Ô frère charitable, où est mon seigneur ? Je me rappelle bien en quel lieu je dois être : m'y voici... Mais où est Roméo ? (Rumeur au loin.)

LAURENCE - J'entends du bruit... Ma fille, quitte ce nid de mort, de contagion, de sommeil contre nature. Un pouvoir au-dessus de nos contradictions a déconcerté nos plans. Viens, viens, partons ! Ton mari est là gisant sur ton sein, et voici Pâris. Viens, je te placerai dans une communauté de saintes religieuses ; pas de questions ! le guet arrive... Allons, viens, chère Juliette. (La rumeur se rapproche.) Je n'ose rester plus longtemps. (Il sort du tombeau et disparaît.)

JULIETTE - Va, sors d'ici, car je ne m'en irai pas, moi. Qu'est ceci ? Une coupe qu'étreint la main de mon bien-aimé ? C'est le poison, je le vois, qui a causé sa fin prématurée. L'égoïste ! il a tout bu ! il n'a pas laissé une goutte amie pour m'aider à le rejoindre ! Je veux baiser tes lèvres ; peut-être y trouverai-je un reste de poison dont le baume me fera mourir... (Elle l'embrasse.) Tes lèvres sont chaudes !

PREMIER GARDE, derrière le théâtre - Conduis-nous, page... De quel côté ?

JULIETTE - Oui, du bruit ! Hâtons-nous donc ! (Saisissant le poignard de Roméo.) Ô heureux poignard ! voici ton fourreau... (Elle se frappe.) Rouille-toi là et laisse-moi mourir ! (Elle tombe sur le corps de Roméo et expire.)

lundi 18 février 2019

4e séquence : Giono, Un roi sans divertissement. Texte COMPLEMENTAIRE Incipit Michel Butor

Texte 4 : Michel Butor, La Modification (1957), incipit.
Vous avez mis le pied gauche sur la rainure de cuivre, et de votre épaule droite vous essayez en vain de pousser un peu plus le panneau coulissant.
Vous vous introduisez par l'étroite ouverture en vous frottant contre ses bords, puis, votre valise couverte de granuleux cuir sombre couleur d'épaisse bouteille, votre valise assez petite d'homme habitué aux longs voyages, vous l'arrachez par sa poignée collante, avec vos doigts qui se sont échauffés, si peu lourde qu'elle soit, de l'avoir portée jusqu'ici, vous la soulevez et vous sentez vos muscles et vos tendons se dessiner non seulement dans vos phalanges, dans votre paume, votre poignet et votre bras, mais dans votre épaule aussi, dans toute la moitié du dos et dans vos vertèbres depuis votre cou jusqu'aux reins.
Non, ce n'est pas seulement l'heure, à peine matinale, qui est responsable de cette faiblesse inhabituelle, c'est déjà l'âge qui cherche à vous convaincre de sa domination sur votre corps, et pourtant, vous venez seulement d'atteindre les quarante-cinq ans.
Vos yeux sont mal ouverts, comme voilés de fumée légère, vos paupières sensibles et mal lubrifiées, vos tempes crispées, à la peau tendue et comme raidie en plis minces, vos cheveux qui se clairsèment et grisonnent, insensiblement pour autrui mais non pour vous, pour Henriette et pour Cécile, ni même pour les enfants désormais, sont un peu hérissés et tout votre corps à l'intérieur de vos habits qui le gênent, le serrent et lui pèsent, est comme baigné, dans son réveil imparfait, d'une eau agitée et gazeuse pleine d'animalcules en suspension.
Si vous êtes entré dans ce compartiment, c'est que le coin couloir face à la marche à votre gauche est libre, cette place même que vous auriez fait demandé par Marnal comme à l'habitude s'il avait été encore temps de retenir, mais non que vous auriez demandé vous-même par téléphone, car il ne fallait pas que quelqu'un sût chez Scabelli que c'était vers Rome que vous vous échappiez pour ces quelques jours.

4e séquence : Giono, Un roi sans divertissement. Texte COMPLEMENTAIRE Incipit : Flaubert

Texte 3 : Gustave Flaubert, L'Éducation Sentimentale (1869), incipit.
Le 15 septembre 1840, vers six heures du matin, la Ville-de-Montereau, prêt de partir, fumait à gros tourbillons devant le quai Saint-Bernard.
Des gens arrivaient hors d'haleine ; des barriques, des câbles, des corbeilles de linge gênaient la circulation ; les matelots ne répondaient à personne ; on se heurtait ; les colis montaient entre les deux tambours, et le tapage s'absorbait dans le bruissement de la vapeur, qui, s'échappant par des plaques de tôle, enveloppait tout d'une nuée blanchâtre, tandis que la cloche, à l'avant, tintait sans discontinuer.
Enfin le navire partit ; et les deux berges, peuplées de magasins, de chantiers et d'usines, filèrent comme deux larges rubans que l'on déroule.
Un jeune homme de dix-huit ans, à longs cheveux et qui tenait un album sous son bras, restait auprès du gouvernail, immobile. A travers le brouillard, il contemplait des clochers, des édifices dont il ne savait pas les noms ; puis il embrassa, dans un dernier coup d'oeil, l'île Saint-Louis, la Cité, Notre-Dame ; et bientôt, Paris disparaissant, il poussa un grand soupir.
M. Frédéric Moreau, nouvellement reçu bachelier, s'en retournait à Nogent-sur-Seine, où il devait languir pendant deux mois, avant d'aller faire son droit. Sa mère, avec la somme indispensable, l'avait envoyé au Havre voir un oncle, dont elle espérait, pour lui, l'héritage ; il en était revenu la veille seulement ; et il se dédommageait de ne pouvoir séjourner dans la capitale, en regagnant sa province par la route la plus longue.
Le tumulte s'apaisait ; tous avaient pris leur place ; quelques-uns, debout, se chauffaient autour de la machine, et la cheminée crachait avec un râle lent et rythmique son panache de fumée noire ; des gouttelettes de rosée coulaient sur les cuivres ; le pont tremblait sous une petite vibration intérieure, et les deux roues, tournant rapidement, battaient l'eau.
La rivière était bordée par des grèves de sable. On rencontrait des trains de bois qui se mettaient à onduler sous le remous des vagues, ou bien, dans un bateau sans voiles, un homme assis pêchait ; puis les brumes errantes se fondirent, le soleil parut, la colline qui suivait à droite le cours de la Seine peu à peu s'abaissa, et il en surgit une autre, plus proche, sur la rive opposée.
Des arbres la couronnaient parmi des maisons basses couvertes de toits à l'italienne. Elles avaient des jardins en pente que divisaient des murs neufs, des grilles de fer, des gazons, des serres chaudes, et des vases de géraniums, espacés régulièrement sur des terrasses où l'on pouvait s'accouder. Plus d'un, en apercevant ces coquettes résidences, si tranquilles, enviait d'en être le propriétaire, pour vivre là jusqu'à la fin de ses jours, avec un bon billard, une chaloupe, une femme ou quelque autre rive. Le plaisir tout nouveau d'une excursion maritime facilitait les épanchements. Déjà les farceurs commençaient leurs plaisanteries. Beaucoup chantaient. On était gai. Il se versait des petits verres.
Frédéric pensait à la chambre qu'il occuperait là-bas, au plan d'un drame, à des sujets de tableaux, à des passions futures. Il trouvait que le bonheur mérité par l'excellence de son âme tardait à venir. Il se déclama des vers mélancoliques ; il marchait sur le pont à pas rapides ; il s'avança jusqu'au bout, du côté de la cloche ; -- et, dans un cercle de passagers et de matelots, il vit un monsieur qui contait des galanteries à une paysanne, tout en lui maniant la croix d'or qu'elle portait sur la poitrine. C'était un gaillard d'une quarantaine d'années, à cheveux crépus. Sa taille robuste emplissait une jaquette de velours noir, deux émeraudes brillaient à sa chemise de batiste, et son large pantalon blanc tombait sur d'étranges bottes rouges, en cuir de Russie, rehaussées de dessins bleus.



4e séquence : Giono, Un roi sans divertissement. Texte COMPLEMENTAIRE Incipit : Diderot

Texte complémentaire : Denis Diderot, Jacques le Fataliste (1796), incipit.

Comment s'étaient-ils rencontrés? Par hasard, comme tout le monde. Comment s'appelaient-ils? Que vous importe? D'où venaient-ils? Du lieu le plus prochain. Où allaient-ils? Est-ce que l'on sait où l'on va? Que disaient-ils? Le maître ne disait rien; et Jacques disait que son capitaine disait que tout ce qui nous arrive de bien et de mal ici-bas était écrit là-haut.
LE MAÎTRE: C'est un grand mot que cela.
JACQUES: Mon capitaine ajoutait que chaque balle qui partait d'un fusil avait son billet.
LE MAÎTRE: Et il avait raison...
Après une courte pause, Jacques s'écria: "Que le diable emporte le cabaretier et son cabaret!
LE MAÎTRE: Pourquoi donner au diable son prochain? Cela n'est pas chrétien.
JACQUES: C'est que, tandis que je m'enivre de son mauvais vin, j'oublie de mener nos chevaux à l'abreuvoir. Mon père s'en aperçoit; il se fâche. Je hoche de la tête; il prend un bâton et m'en frotte un peu durement les épaules. Un régiment passait pour aller au camp devant Fontenoy; de dépit je m'enrôle. Nous arrivons; la bataille se donne.
LE MAÎTRE: Et tu reçois la balle à ton adresse.
JACQUES: Vous l'avez deviné; un coup de feu au genou; et Dieu sait les bonnes et mauvaises aventures amenées par ce coup de feu. Elles se tiennent ni plus ni moins que les chaînons d'une gourmette. Sans ce coup de feu, par exemple, je crois que je n'aurais été amoureux de ma vie, ni boiteux.
LE MAÎTRE: Tu as donc été amoureux?
JACQUES: Si je l'ai été!
LE MAÎTRE: Et cela par un coup de feu?
JACQUES: Par un coup de feu.
LE MAÎTRE: Tu ne m'en as jamais dit un mot.
JACQUES: Je le crois bien.
LE MAÎTRE: Et pourquoi cela?
JACQUES: C'est que cela ne pouvait être dit ni plus tôt ni plus tard.
LE MAÎTRE: Et le moment d'apprendre ces amours est-il venu?
JACQUES: Qui le sait ?
LE MAÎTRE: A tout hasard, commence toujours..."
Jacques commença l'histoire de ses amours. C'était l'après-dîner: il faisait un temps lourd; son maître s'endormit. La nuit les surprit au milieu des champs; les voilà fourvoyés. Voilà le maître dans une colère terrible et tombant à grands coups de fouet sur son valet, et le pauvre diable disant à chaque coup: "Celui-là était apparemment encore écrit là-haut..."
Vous voyez, lecteur, que je suis en beau chemin, et qu'il ne tiendrait qu'à moi de vous faire attendre un an, deux ans, trois ans, le récit des amours de Jacques, en le séparant de son maître et en leur faisant courir à chacun tous les hasards qu'il me plairait. Qu'est-ce qui m'empêcherait de marier le maître et de le faire cocu? d'embarquer Jacques pour les îles? d'y conduire son maître? de les ramener tous les deux en France sur le même vaisseau? Qu'il est facile de faire des contes! Mais ils en seront quittes l'un et l'autre pour une mauvaise nuit, et vous pour ce délai.
L'aube du jour parut. Les voilà remontés sur leurs bêtes et poursuivant leur chemin. Et où allaient-ils? Voilà la seconde fois que vous me faites cette question, et la seconde fois que je vous réponds: Qu'est-ce que cela vous fait? Si j'entame le sujet de leur voyage, adieu les amours de Jacques... Ils allèrent quelque temps en silence. Lorsque chacun fut un peu remis de son chagrin, le maître dit à son valet: "Eh bien, Jacques, où en étions-nous de tes amours?


4e séquence : Giono, Un roi sans divertissement. Texte COMPLEMENTAIRE incipit : Scarron


     

                        Texte complémentaire :
          Paul Scarron, Le Roman comique, 1651, incipit.






      Le soleil avait achevé plus de la moitié de sa course et son char, ayant attrapé le penchant du monde, roulait plus vite qu'il ne voulait. Si ses chevaux    eussent voulu profiter de la pente du chemin, ils eussent achevé ce qui restait du jour en moins d'un demi-quart d'heure ; mais, au lieu de tirer de toute leur force ils ne s'amusaient qu'à faire    des courbettes, respirant un air marin qui les faisait hennir et les avertissait que la mer était proche, où l'on dit que leur maître se couche toutes les nuits. Pour parler plus humainement et    plus intelligiblement, il était entre cinq et six quand une charrette entra dans les halles du Mans. Cette charrette était attelée de quatre bœufs fort maigres, conduits par une jument    poulinière dont le poulain allait et venait à l'entour de la charrette comme un petit fou qu'il était. La charrette était pleine de coffres, de malles et de gros paquets de toiles peintes qui    faisaient comme une pyramide au haut de laquelle paraissait une demoiselle habillée moitié ville, moitié campagne.
Un jeune homme, aussi pauvre d'habits que riche de mine, marchait à côté de la charrette. Il avait un grand emplâtre sur le visage, qui lui couvrait un œil et    la moitié de la joue, et portait un grand fusil sur son épaule, dont il avait assassiné plusieurs pies, geais et corneilles, qui lui faisaient comme une bandoulière au bas de laquelle pendaient    par les pieds une poule et un oison qui avaient bien la mine d'avoir été pris à la petite guerre . Au lieu de chapeau, il n'avait qu'un bonnet de nuit entortillé de jarretières de différentes    couleurs, et cet habillement de tête était une manière de turban qui n'était encore qu'ébauché et auquel on n'avait pas encore donné la dernière main. Son pourpoint était une casaque de    grisette ceinte avec une courroie, laquelle lui servait aussi à soutenir une épée qui était aussi longue qu'on ne s'en pouvait aider adroitement sans fourchette. Il portait des chausses    troussées à bas d'attache, comme celles des comédiens quand ils représentent un héros de l'Antiquité, et il avait, au lieu de souliers, des brodequins à l'antique que les boues avaient gâtés    jusqu'à la cheville du pied.
Un vieillard vêtu plus régulièrement, quoique très mal, marchait à côté de lui. Il portait sur ses épaules une basse de viole et, parce qu'il se courbait un peu    en marchant, on l'eût pris de loin pour une grosse tortue qui marchait sur les jambes de derrière. Quelque critique murmurera de la comparaison, à cause du peu de proportion qu'il y a d'une    tortue à un homme ; mais j'entends parler des grandes tortues qui se trouvent dans les Indes et, de plus, je m'en sers de ma seule autorité. Retournons à notre caravane.




samedi 16 février 2019

4e séquence : Giono, Un roi sans divertissement. Texte 4 : le dénouement


4e séquence : Œuvre intégrale : Jean Giono, Un Roi sans divertissement (1947).
4e texte : dénouement, pp.243-244



— Bon. Alors, qu’est-ce qu’il t’a dit ?
— Il m’a dit : « Est-ce que tu as des oies ? » J’y ai dit : « Oui, j’ai des oies ; ça dépend. » –
« Va m’en chercher une. » J’y dis : « Sont pas très grasses », mais il a insisté, alors j’y ai
dit : « Eh bien, venez. » On a fait le tour du hangar et j’y ai attrapé une oie.
Comme elle s’arrête, on lui dit un peu rudement :
— Eh bien, parle.
— Bien, voilà, dit Anselmie…
C’est tout.
— Comment, c’est tout ?
— Bien oui, c’est tout. Il me dit :
« Coupe-lui la tête. » J’ai pris le couperet, j’ai coupé la tête à l’oie.
— Où ?
— Où quoi, dit-elle, sur le billot, parbleu.
— Où qu’il était ce billot ?
— Sous le hangar, pardi.
— Et Langlois, qu’est-ce qu’il faisait ?
— Se tenait à l’écart.
— Où ?
— Dehors le hangar.
— Dans la neige ?
— Oh ! il y en avait si peu.
— Mais parle. Et on la bouscule.
— Vous m’ennuyez à la fin, dit-elle, je vous dis que c’est tout. Si je vous dis que c’est tout, c’est que c’est tout, nom de nom. Il m’a dit : « Donne. » J’y ai donné l’oie. Il l’a tenue par les pattes. Eh bien, il l’a regardée saigner dans la neige. Quand elle a eu saigné un moment, il me l’a rendue. Il m’a dit : « Tiens, la voilà. Et va-t’en. » Et je suis rentrée avec l’oie. Et je me suis dit : « Il veut sans doute que tu la plumes. » Alors, je me suis mise à la plumer. Quand elle a été plumée, j’ai regardé. Il était toujours au même endroit. Planté. Il regardait à ses pieds le sang de l’oie. J’y ai dit : « L’est plumée, monsieur Langlois. » Il ne m’a pas répondu et n’a pas bougé. Je me suis dit : « Il n’est pas sourd, il t’a entendue. Quand il la voudra, il viendra la chercher. » Et j’ai fait ma soupe. Est venu cinq heures. La nuit tombait. Je sors prendre du bois. Il était toujours là au même endroit. J’y ai de nouveau dit : « L’est plumée, monsieur Langlois, vous pouvez la prendre. » Il n’a pas bougé. Alors, je suis rentrée chercher l’oie pour la lui porter, mais, quand je suis sortie, il était parti.

Eh bien, voilà ce qu’il dut faire. Il remonta chez lui et il tint le coup jusqu’après la soupe. Il attendit que Saucisse ait pris son tricot d’attente et que Delphine ait posé ses mains sur ses genoux. Il ouvrit, comme d’habitude, la boîte de cigares, et il sortit pour fumer.
Seulement, ce soir-là, il ne fumait pas un cigare : il fumait une cartouche de dynamite. Ce que Delphine et Saucisse regardèrent comme d’habitude, la petite braise, le petit fanal de voiture, c’était le grésillement de la mèche.
Et il y eut, au fond du jardin, l’énorme éclaboussement d’or qui éclaira la nuit pendant une seconde. C’était la tête de Langlois qui prenait, enfin, les dimensions de l’univers.
Qui a dit : « Un roi sans divertissement est un homme plein de misères » ?
                                                                               Manosque, 1er sept.-10 oct. 46.
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Introduction texte 4 : le dénouement

Giono, au sortir de la guerre, écrit Un roi sans divertissement du 1er septembre au 10 octobre 1946. Ce roman qui se situe dans un petit village, dans une région montagneuse, est une espèce d’enquête d’un narrateur sur un fait divers intervenu dans les années 1843 à 1846. Une série de meurtres résolue quant à l’identité de l’assassin par Frédéric II et qui se termine par l’exécution de M.V. de deux balles dans le ventre tirées par le capitaine de gendarmerie, Langlois. S’ensuit une partie très longue sur la battue au loup qui voit le retour de Langlois en commandant de Louveterie et qui abat le loup. « La conclusion tragique de l’histoire » a été annoncée à la page 151 : « Nous avions vu mourir Langlois » ou plutôt « entendu ». Restait à savoir quelle forme prendrait la mort de Langlois. Giono a proposé lui-même, dans le Carnet du roman, un résumé possible de l'intrigue d'Un Roi sans divertissement à travers le portrait moral de Langlois, son protagoniste central : « C'est le drame du justicier qui porte en lui-même les turpitudes qu'il punit chez les autres. Il se tue quand il sait qu'il est capable de s'y livrer. [...] Quelqu'un qui connaîtrait le besoin de cruauté de tous les hommes, étant homme, et, voyant monter en lui cette cruauté, se supprime pour supprimer la cruauté.»L’extrait que nous nous proposons d’étudier et qui se situe à la fin du roman et donc de la troisième partie du livre va nous apporter la révélation sur la fin tragique de Langlois. L’extrait que nous étudions se compose de deux parties, d’une part de la transcription d’un interrogatoire mené par un groupe de villageois avide d’informations sur les derniers moments de Langlois auprès d’Anselmie et une deuxième partie qui est une possible reconstitution de ce qui a précédé la fin tragique de Langlois. En quoi cet excipit qui apporte finalement plus de questions que de réponses demande au lecteur d’avoir un acte de lecture créatif ? Nous verrons une enquête bâclée sur une fin tragique et annoncée et qui se révèle féconde pour le lecteur attentif.

I une enquête bâclée
a) Une Anselmie rétive à communiquer
Beaucoup de voix; trop de voix.
En effet, celle qui aurait dû assumer la paternité de la narration des derniers instants de Langlois, Saucisse, parce que c'est elle qui en est la plus intime, a disparu du roman pour laisser place à un groupe de villageois anonymes. Cet anonymat est marqué par l'absence de caractérisation (ds les lignes 3 à 19, on ne sait pas qui parle; personne n'est nommé; de simples tirets et un simple retour à la ligne marquent le changement de narrateur) et par l'utilisation du
pronom personnel on à valeur indéterminée (l.1, on lui dit; l.18, Et on la bouscule).
Très rapidement, et par effet d'enchâssement, le récit va être mené par Anselmie, à partir de la ligne 19, ds ce qui peut constituer un monologue. Or Anselmie est un personnage plus que secondaire dans le roman. Elle n'apparaît qu'une fois et ce qui est souligné à ce moment-là, c'est son extrême bêtise (p.47 : tête de chèvre, des yeux de mammifère antédiluvien, [...] Plus têtue qu'une mule ! Têtue comme une statue de mule.).
Contre toute attente, au lieu de progresser vers la lumière, la narration semble progresser vers l'obscurité, passant de la voix blanche du groupe à la voix la plus “animale” du village !
Le dernier narrateur qui semble être plus “éclairé” reste lui aussi ds une sorte de flou : on suppose que c'est le même narrateur qu'au début et qu'il nous est possible d'assimiler à l'auteur lui-même puisque les circonstances d'écriture qui sont citées à la fin (Manosque, 1er sept-10 oct.46) sont celles de Giono. Pour autant, il ne nous offre pas la vérité
(puisqu'il n'a pas assisté à la mort de Langlois) mais de simples supputations (voilà ce qu'il dut faire, l.41); et en définitive non pas une reconstitution fidèle (contrairement à ce qui nous était promis ds l'incipit, on ne trouve pas ici de traces de recherches et de travail d'historien) mais une reconstitution imaginaire
b) des blancs et des lacunes
Les narrateurs ne sont pas les seuls à déconcerter le lecteur. L'organisation et le contenu de ces dernières pages sont déroutants parce que marqués par la vacuité.
On peut noter la présence du blanc ds la rupture typographique entre la ligne 40 et 41.
Le premier tiers du passage est une succession de courtes répliques au discours direct qui, visuellement parlant, semblent envahies par le blanc. Et lorsqu'on se penche sur le contenu de ce dialogue, on se rend vite compte de son caractère inepte : la discussion entre Anselmie et les villageois tourne essentiellement sur les efforts des uns (utilisation systématique de phrases interrogatives, pour faire parler l'autre qui se refuse à le faire (économie
de paroles ds les réponses d'Anselmie, essentiellement nominales et limitées à de courts GN,
Alors que, ds un roman, les paroles au discours direct en général et les dialogues en particulier sont utilisés pour mettre en relief des propos importants ou porteurs de sens, ici c'est l'inverse. Giono rapporte volontairement ce qu'il y a de moins intéressant et ne fait rien pour stimuler l'intrigue ou intéresser le lecteur.
Même constat pour le monologue d'Anselmie. Elle rapporte une scène qui en aurait surpris plus d'un (Langlois lui demande d'égorger une oie et regarde des heures durant son sang ds la neige) sur un mode laconique, sans jamais marquer ni surprise ni sentiment quelconque. On ne trouve aucun champ lexical de l'émotion. Seulement des détails purement factuels (ne sont rapportées que les actions de Langlois, sans aucun commentaire de la part d'Anselmie). En fait, et de manière tout à fait paradoxale, on a un point de vue interne qui équivaut à un point de vue externe ! Le lecteur est frustré.


II une fin tragique et annoncée
a) une mort escamotée
La mort du héros principal constitue généralement une fin canonique par excellence. Beaucoup de romans s'achèvent avec la mort du personnage principal (Le Père Goriot, Emma Bovary, Les Liaisons dangereuses, l'Etranger, etc) et c'est pour le romancier l'occasion d'un final généralement à la hauteur du personnage qui part : les derniers instants sont minutieusement décrits, les dernières paroles soigneusement rapportées, la mise en scène est travaillée de façon à magnifier la grandeur du héros.
Or ici, c'est l'exact inverse qui se produit. Sur les 57 dernières lignes, seule une dizaine est consacrée à la mort proprement dite de Langlois. Et si l'on veut être vraiment rigoureux, on peut même ajouter que seules 4 lignes constituent véritablement le récit de la mort de Langlois (l.52 à 55). Certes le narrateur “se fend” d'une jolie métaphore poétique : « l'énorme éclaboussement d'or qui éclairé la nuit pendant une seconde » mais c'est la seule que nous ayons et le texte se clôt deux lignes plus loin . Qui plus est par une morale, certes, mais sous forme d'une question énigmatique : «  Qui a dit : « Un roi sans divertissement est un homme plein de misères » ? Pascal est cité sans l'être (son nom n'apparaît pas),
de manière assez désinvolte.
C'est d'autant plus paradoxal que la mort de Langlois possédait tous les ingrédients pour constituer un final “en fanfare” : ce n'est pas une mort banale puisqu'il se suicide; de plus, son suicide est des plus spectaculaires puisqu'il se fait exploser la tête avec un bâton de dynamite ! Comme si le narrateur (ou l'auteur) faisait exprès d'avorter ou de râter ce final, alors qu'il avait lui-même inventé tous les éléments pour le réussir !
En définitive, le plaisir du lecteur est gâché : au lieu de s'intéresser au personnage principal, la narration s'arrête sur des dialogues creux racontés par des narrateurs obtus. Et quand enfin un narrateur a priori plus éclairé que les autres arrive pour narrer l'épisode capital de la mort du héros, il semble refuser de s'y attarder et se précipite pour finir le roman.

b) la solitude de Langlois ou chronique d’une mort annoncée :

En effet, et ce depuis le tout début du roman d'ailleurs, Langlois est un personnage finalement toujours isolé par rapport au groupe et à la communauté villageoise, parce que différent et complètement atypique ds sa façon de penser et de percevoir la vie. Seul un petit groupe capble de le comprendre le fréquente, des amateurs d’âme : Saucisse, Mme Tim et le procureur, les trois gros.
Sa solitude se ressent fortement dans cette dernière scène.
Chez Anselmie, Langlois est isolé physiquement puisqu'il se « tenait à l'écart »; « Dehors le hangar », loin du groupe, du village, du monde des hommes pour ainsi dire. Même le décor, extrêmement nu « Dans la neige », qui d’ailleurs annonce la tragédie, souligne cette solitude.
Langlois est aussi celui qui, dans ces dernières pages, parle paradoxalement le moins. Seules trois répliques lui sont accordées sur les 57 lignes essentiellement discursives (moins de 2%). Et lorsqu'il parle, là encore, c'est avec parcimonie et rudesse (Courtes phrases injonctives souvent réduites au seul impératif).
Noter que cette économie de parole est aussi doublée d'une économie de geste : Anselmie insiste à plusieurs reprises sur son immobilité : « Il était toujours au même endroit. Planté; » « ... n'a pas bougé » «  Il était toujours au même endroit » « Il n'a pas bougé. »
De la même façon que la mort de l'oie préfigure la morte imminente de Langlois (les deux mots riment d'ailleurs !), sa place à l'écart du groupe, son silence et son immobilité préfigurent aussi sa mort.
On peut d'ailleurs remarquer que Langlois quitte progressivement le roman : il est d'abord à l'écart; puis le monologue d'Anselmie se termine par « il était parti »  enfin, dans le dernier paragraphe, Langlois est vu de très loin : on ne voit plus de lui que l »a petite braise », « le petit fanal de voiture » . C'est un procédé très cinématographique de zoom arrière. Le roman porte la trace de l'évacuation progressive de son héros.

c) incompréhension du groupe :
La solitude du Langlois est perceptible aussi ds les réactions des villageois (ou absence de réaction d'ailleurs). Les premiers narrateurs d'abord. C'est un groupe d'hommes rustres, bourrus voire brutaux « on lui dit un peu rudement ». « Et on la bouscule ». Leur conversation avec Anselmie ressemble à un interrogatoire policier un peu musclé. Ils ne parlent que sous forme interrogative ou injonctive. C'est la force brute du groupe qui s'exprime avec une absence de finesse, de psychologie ou tout bonnement de coeur. La visite qu'ils font à Anselmie ne semble dictée ni par le chagrin, ni par le désarroi ni par une quelconque empathie. Ils paraissent avides de sensationnel tant leurs questions sont courtes, brèves, factuelles. Ils sont là pour savoir comment cela s'est passé mais non pourquoi cela s'est passé. Curieux
tout simplement, parce qu'ils ont besoin, comme tous les hommes, d'un dérivatif à leur ennui et que le sensationnel provoqué par la mort de Langlois en est un de taille
La réaction d'Anselmie est voisine de la leur. Elle aussi ne souligne que les gestes de Langlois (cf l'utilisation systématique de verbes d'action ds le monologue : « il m'a dit; j'y ai donné; il l'a tenue... » sans jamais s'intéresser à ses sentiments (dans tout cet extrait, à aucun moment on ne relève de champ lexical de l'émotion !), comme si elle était indifférente, comme si cette scène pourtant singulière ne soulevait chez elle ni interrogation, effroi, dégoût, rejet voire culpabilité ; c'est en effet la dernière à avoir vu Langlois. Elle aurait pu légitimement s'en vouloir de ne pas avoir perçu ou anticipé son suicide !). On aurait pu s'attendre au moins à ce qu'elle commente la demande saugrenue de Langlois
(pour une personnalité telle qu'Anselmie, et mm pr ns d'ailleurs, demander à voir saigner une bête est la demande d'un fou !). Or rien. Rien d'autre qu'une énumération de faits (ce que souligne l'utilisation exclusive de phrases simples et juxtaposées). Bien sûr, sa retenue peut s'expliquer par le respect qu'elle devait porter à Langlois. Mais quoi ? Pas une larme, pas un soupir ? En fait Anselmie, comme les autres villageois, n'est pas un être insensible et sans coeur mais plutôt l'archétype de la paysanne, tout entière accaparée par son quotidien « j'ai fait ma soupe »; « j'ai fait du bois » qui ne s'intéresse qu'au nécessaire et à l'utile (elle ne comprend pas que Langlois ne veuille pas de l'oie; parce que pour elle une oie n'a d'intérêt que nutritif !).
Langlois et elle n'appartiennent pas au même monde. Un abîme intellectuel et psychologique les sépare.
Même attitude, bien qu'atténuée, chez Delphine et Saucisse, incapables de comprendre et d'anticiper le geste de fatal de celui dont elles sont pourtant si proches : « Il attendit que Saucisse ait prit son tricot d'attente et que Delphine ait posé ses mains sur ses genoux » Ce qui les caractérise, l'une et l'autre, ce sont des gestes mornes et creux. D'ailleurs le narrateur/chroniqueur souligne par deux fois le caractère monotone du quotidien de Langlois : « Il ouvrit, comme d'habitude »; « Delphine et Saucisse regardèrent, comme d'habitude ». Même Saucisse finalement est engluée par le quotidien et la répétition; et est donc incapable de comprendre vraiment le désespoir fondamental de Langlois.
On peut supposer que, pour les autres membres de la communauté, au mieux Langlois reste une énigme, au pire c'est un fou.

d) La mort de l’oie : ce qu’elle permet de comprendre :
En définitive, bien que cela soit gommé par cette narration “blanche”, la fin de héros est particulièrement tragique.
Langlois se suicide par désespoir, parce que l'ennui et les pulsions mortifères ont été les plus forts. Ce qui a déclenché la mort de l'oie, et par voie de fait la mort de Langlois, c'est l'arrivée (pourtant discrète et presque inoffensive) de l'hiver et donc de l'ennui. (Rappel > tous les crimes de M. V sont commis pendant l'hiver; le printemps est une période d'accalmie. On n'a pas envie de tuer parce qu'on est tout simplement occupé à autre chose) : « Mais, dès la première chute de neige (une toute petite neige d'automne qui tomba le 20 octobre. [...]) Anselmie vit arriver Langlois chez elle, p.240.
La relation de causalité souligne bien l'espèce de fatalité dans laquelle est pris Langlois et contre laquelle il ne peut rien.
Cette écriture pudique dit mieux que la plus lourde des emphases la tragédie personnelle du héros.
Lorsque le narrateur/chroniqueur prend enfin la main pour narrer la mort de Langlois, il commence par un Eh bien » qui sonne comme un glas funéraire. De plus, on sent l'importance des efforts faits par Langlois à travers l'emploi d'expressions telles que « il tint le coup jusqu'après la soupe » et le simple petit adverbe « enfin » qui marque le soulagement et la paix qu'a dû éprouver Langlois en se donnant la mort. Tout le roman n'est en définitive qu'une succession de vaines tentatives pour vaincre le mal de vivre.
Et l'épisode de la mort de l'oie reflète encore une fois, et de la même manière que la mort du loup, la fascination de Langlois pour la mort.L’oie, un substitut de Delphine (blanche et naïve) + volonté de préserver le village : grandeur du héros. Rien ne semble l'intéresser que le spectacle du sang sur la neige puisqu'il rend l'oie à Anselmie une fois qu'elle s'est vidée de son sang et puisqu'il reste des heures en contemplation malgré le froid et la nuit (il est arrivé chez Anselmie avant cinq heures, et n'en est reparti qu'après, . Ce n'est pas la première fois que Langlois est fasciné par la beauté du crime mais on sent bien que cette fois, c'est différent. Langlois a passé un cap; d'abord parce que, pour la première fois, il tue une victime innocente (l'oie, à la différence de M.V et du loup, ne constituait pas un danger pour la communauté); ensuite parce que cette mise à mort n'est précédée d'aucun cérémonial et que Langlois
semble indifférent; il n'y a pas notamment l'excitation de la traque que l'on pouvait ressentir dans la poursuite de M.V ou la chasse au loup. La fascination morbide de Langlois semble être doublée de désespoir; il est autant absorbé par le spectacle que par ses pensées; il vient de comprendre ou d'admettre que lui aussi était victime de pulsions meurtrières et donc potentiellement un assassin.

III Une leçon ?
a) une mort ordonnée

En effet, Langlois reste ds son rôle de chef jusqu'au bout, ne s'exprimant que sur le mode injonctif (Coupe-lui la tête, l.5-6; Donne, l.22; Tiens, la voilà. Et va-t-en, l.25); et ses ordres ne tolèrent aucune contestation. Anselmie s'exécute immédiatement, ce que souligne la parenté formelle entre les paroles de l'un et les actes de l'autre « Coupe-lui la tête/j'ai coupé la tête; Donne/j'y ai donné; Et va-t-en/Et je suis rentrée ».
Son silence, son immobilité et les heures passées à contempler le sang de l'oie peuvent aussi se lire comme des moments d'intense réflexion, de méditation. Toujours dans l'extrême maîtrise de soi, qui sait s'il n'était pas en train d'analyser avec courage ce qui était en train de se produire en lui ? Peut-être que le Planté (l.29) ne signifie pas qu'il était résigné, hébété ou hypnotisé mais tout bonnement claivoyant et lucide ?
Quel que soit le narrateur, on peut remarquer qu'il place toujours Langlois dans la position de sujet de verbes d'action, signe que le personnage garde jusqu'au bout le contrôle de ses actes (Anselmie : « Il m'a dit; il l'a tenue, il était parti »
Narrateur/chroniqueur > Il remonta; Il attendit; il sortit, etc)
Même constat dans les derniers moments. Les actes de Langlois traduisent là encore beaucoup de maîtrise de soi puisqu ' « il tint le coup jusqu'après la soupe et Il attendit ». On peut même dire qu'il fait preuve à la fois de stratégie et d'une certaine délicatesse envers les femmes de son entourage : il fait semblant d'accomplir des gestes anodins et habituels de manière à les tromper ou à adoucir son suicide « Il ouvrit, comme d'habitude, la boîte de cigares, et il sortit pour fumer ». Saucisse avait déjà avoué un peu avant, p. 236, qu'il « ménageait tout le monde et son père. »
Il y a même fort à parier que son suicide a été calculé depuis bien longtemps, à partir même du moment où il a substitué le cigare à la pipe, anticipant symboliquement la forme qu'il donnerait à sa mort.

b) l’apothéose de Langlois, qui a épuisé tous les divertissements possibles, prend enfin « les dimensions de l’univers » > sortir de l’humain, dépasser sa condition. L’ « énorme éclaboussement d’or » reprend le motif du meurtre et du sang versé, ainsi que la couleur automnale omniprésente dans RSD. La beauté de cette mort qui est comme une fête, un divertissement de roi (cf. les feux d’artifices.
La mort de Langlois est aussi une fin spectaculaire. On voit bien d'abord que Langlois a soigné la mise en scène de sa mort, d'une part parce qu'il l'a anticipée et élaborée, comme nous l'avons vu, ensuite parce qu'il choisit un mode opératoire des plus originaux et marquants (explosion d'un bâton de dyanmite emprunté au chantier) de façon à ce que sa fin reste dans toutes les mémoires.
Le narrateur aussi théâtralise ces derniers moments , même rapidement, avec l'effet de zoom arrière que nous avons déjà précédemment évoqué; et avec un suspense et une tension ménagés jusqu'au bout
(effet de chute, l. 48 > il fumait une cartouche de dynamite).
Giono souhaite donc que le lecteur fasse travailler son imaginaire et se représente un final grandiose. D'une certaine façon, il offre à son personnage principal la mort que lui attribuait le titre et sa fonction symbolique : c'est bien en roi que meurt Langlois. Le narrateur a voulu aussi donner une dimension esthétique à sa mort, en faire à proprement parler une oeuvre d'art (éclaboussement d'or).
On peut considérer aussi que, d'une certaine façon, Langlois a réussi à réaliser le grand oeuvre et le grand fantasme des alchimistes, à savoir la pierre philosophale permettant la transmutation des métaux “vils” (comme le plomb par ex) en métaux nobles (comme l'argent ou l'or). L'obtention de la pierre philosophale était censée permettre en outre d'accéder à la panacée (médecine universelle) et la prolongation de la vie via un élixir de longue vie.
Ainsi, plus encore qu'une figure de roi, on peut même aller jusqu'à dire que Langlois a ici une figure de dieu. En effet, avec le parallèle, dans l'avant dernière phrase, entre Langlois et « l'univers » , la mort de Langlois devient cosmique.
L’éclatement de la tête est évoqué par le biais d’une métaphore : « l’énorme éclaboussement d’or » qui inverse la représentation de la mort. Le jaillissement du sang jusqu’au ciel symbolise la fusion du corps de Langlois avec les forces de la nature. Il rejoint le hêtre, lui aussi cosmique, ainsi que les formes solaires et finalement positives.
L’image de la lumière « or , éclaira la nuit, » suggère une apothéose, c'est-à-dire, au sens premier du terme, un acte de déification, l'admission posthume de héros parmi les Dieux, l'ascension et la glorification posthume des saints (selon que l'on se place ds l'Antiquité Romaine ou dans la religion catholique).
Dans une sorte de panthéisme, le héros se fond avec le cosmos et la nature. D'ailleurs, les mots “mort” ou “suicide” ne sont jamais prononcés. On n'est pas certain que le personnage meure vraiment tellement l'évocation de sa mort est animée et paradoxalement vivante (verbes de mouvement + lexique de la lumière). Langlois se transforme, renaît, plus qu'il ne meure. Et le lexique de la démesure est bien présent (énorme, univers).

Conclusion :
Selon Pascal, se détourner du divertissement permet d’atteindre dieu ; ici, pas de sens final, si ce n’est la mort : pessimisme de Giono.
Giono nous délivre une idée assez optimiste, somme toute, dans ce roman pourtant extrêmement sombre : pour lutter contre les pulsions meutrières qui habitent les hommes, il y a une alternative au crime ou à la mort > c'est la littérature.
En écrivant, en créant des personnages et en les faisant mourir, le romancier sublime et transcende ses instincts meutriers. L'art console; et surtout l'art est fécond. D'une certaine manière, l'écrivain est un alchimiste qui transforme le mal (son désespoir, sa face obscure ...) en or (un magnifique roman).
Mais c'est un processus créatif auquel le romancier convie le lecteur, ce qui est particulièrement moderne et jouissif aussi pour nous : Giono nous demande de ne pas réagir comme les villageois qui n'ont que leur curiosité malsaine et leur esprit étroit pour combattre leur ennui. Ils sont frustrés, dépités ou ébêtés devant la mort de M.V, du loup ou de Langlois. Ne recherchant que le sensationnel ou l'explication simpliste, ils sont déçus comme nous pourrions l'être si nous nous contentions de lire Un Roi sans divertissement pour les ressorts de son intrigue Giono nous demande de changer nos habitudes de (mauvais) lecteur et de mener l'enquête du sens, d'aller à sa recherche
avec patience et minutie. De faire en définitive acte créateur nous aussi. Et, étonnamment, le temps de notre lecture est aussi un temps hors de notre propre ennui.



I une enquête bâclée
a) Une Anselmie rétive à communiquer
b) des blancs et des lacunes

II une fin tragique et annoncée
a) une mort escamotée
b) la solitude de Langlois ou chronique d’une mort annoncée 
c) incompréhension du groupe 

III Une leçon ?
a) une mort ordonnée
b) l’apothéose de Langlois


— Bon. Alors, qu’est-ce qu’il t’a dit ?
— Il m’a dit : « Est-ce que tu as des oies ? » J’y ai dit : « Oui, j’ai des oies ; ça dépend. » –
« Va m’en chercher une. » J’y dis : « Sont pas très grasses », mais il a insisté, alors j’y ai
dit : « Eh bien, venez. » On a fait le tour du hangar et une oie.
Comme elle s’arrête, on lui dit un peu rudement :
— Eh bien, parle.
— Bien, voilà, dit Anselmie…
C’est tout.
— Comment, c’est tout ?
— Bien oui, c’est tout. Il me dit :
« Coupe-lui la tête. » J’ai pris le couperet, j’ai coupé la tête à l’oie.
— Où ?
— Où quoi, dit-elle, sur le billot, parbleu.
— Où qu’il était ce billot ?
— Sous le hangar, pardi.
— Et Langlois, qu’est-ce qu’il faisait ?
— Se tenait à l’écart.
— Où ?
— Dehors le hangar.
— Dans la neige ?
— Oh ! il y en avait si peu.
— Mais parle. Et on la bouscule.
— Vous m’ennuyez à la fin, dit-elle, je vous dis que c’est tout. Si je vous dis que c’est tout, c’est que c’est tout, nom de nom. Il m’a dit : « Donne. » J’y ai donné l’oie. Il l’a tenue par les pattes. Eh bien, il l’a regardée saigner dans la neige. Quand elle a eu saigné un moment, il me l’a rendue. Il m’a dit : « Tiens, la voilà. Et va-t’en. » Et je suis rentrée avec l’oie. Et je me suis dit : « Il veut sans doute que tu la plumes. » Alors, je me suis mise à la plumer. Quand elle a été plumée, j’ai regardé. Il était toujours au même endroit. Planté. Il regardait à ses pieds le sang de l’oie. J’y ai dit : « L’est plumée, monsieur Langlois. » Il ne m’a pas répondu et n’a pas bougé. Je me suis dit : « Il n’est pas sourd, il t’a entendue. Quand il la voudra, il viendra la chercher. » Et j’ai fait ma soupe. Est venu cinq heures. La nuit tombait. Je sors prendre du bois. Il était toujours là au même endroit. J’y ai de nouveau dit : « L’est plumée, monsieur Langlois, vous pouvez la prendre. » Il n’a pas bougé. Alors, je suis rentrée chercher l’oie pour la lui porter, mais, quand je suis sortie, il était parti.

Eh bien, voilà ce qu’il dut faire. Il remonta chez lui et il tint le coup jusqu’après la soupe. Il attendit que Saucisse ait pris son tricot d’attente et que Delphine ait posé ses mains sur ses genoux. Il ouvrit, comme d’habitude, la boîte de cigares, et il sortit pour fumer.
Seulement, ce soir-là, il ne fumait pas un cigare : il fumait une cartouche de dynamite. Ce que Delphine et Saucisse regardèrent comme d’habitude, la petite braise, le petit fanal de voiture, c’était le grésillement de la mèche.
Et il y eut, au fond du jardin, l’énorme éclaboussement d’or qui éclaira la nuit pendant une seconde. C’était la tête de Langlois qui prenait, enfin, les dimensions de l’univers.
Qui a dit : « Un roi sans divertissement est un homme plein de misères » ?
Manosque, 1er sept.-10 oct. 46.